Publié le: 10 juillet 2017 à 17h26

Affaire Boujenah : Quand l’UGTT s’improvise objecteur de consciences

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Michel boujenah

« Dieu a fait du mieux qu’il pouvait faire : il a créé la Tunisie. » Ce sont là les termes mêmes de Michel Boujenah lors d’une émission télévisée, sur une chaîne française, il y a de cela plusieurs années, c’est-à-dire avant même que l’inoxydable et très professionnel Mokhtar Rassaa, président de la 53ème session du festival de Carthage, ne le mette sur ses tablettes. L’humoriste français, d’origine juive tunisienne, et proche d’Israël, n’a en effet jamais raté une occasion de clamer haut et fort ses racines tunisiennes, relayant entre autres, juste après « la révolution », l’appel « Tous pour la Tunisie » de Bertrand Delanoë, à l’époque maire de Paris.

En ces temps où ladite « révolution » est quelque peu dévoyée, il est important que la diaspora tunisienne se mobilise et s’investisse. Et que Boujenah se produise sur la scène de Carthage, cela aussi fait partie d’ « un impératif d’image » : notre pays est et restera toujours le creuset du multiculturalisme, du multi-confessionnalisme et du dialogue des religions, et pas uniquement le pays qui a secrété et envoyé six mille djihadistes sur les fronts de l’apocalypse daechiste.

Que l’UGTT mobilise les âmes frileuses en mal d’identité et qui vivent mal leur religiosité, cela n’aura finalement servi qu’à diviser encore davantage les Tunisiens. D’un côté ceux qui sont antisémites, gratuitement et de manière épidermique ; et, face à ces derniers, une société civile qui fait de la laïcité, de la liberté d’être, de choix et d’expression son credo et son modèle d’avenir. En tous les cas, cette société civile n’accepte pas qu’on fasse des choix à sa place. Il n’y a qu’à voir la déferlante sur les réseaux sociaux pour en évaluer la force de percussion.

Qu’auront réussi à faire les congélateurs idéologiques de l’UGTT ? Tous les billets d’entrée au one-man show intitulé Ma vie rêvée de Michel Boujenah, le 19 juillet prochain, sont vendus. La centrale syndicale aura eu beau motiver sa position par le fait que Boujenah s’est déclaré pour Sharon, il y a   plusieurs années de cela. Où était-elle à cette époque ? Où étaient d’ailleurs tous les pays arabes alors que les enfants de Ghaza subissaient un véritable carnage ? Quelle a été par la suite la position des Arabes face au blocus asphyxiant de la bande de Ghaza imposé par Natanyahu ? Seule l’Egypte de Sissi a réagi…Quant à nous, du moins quant à la diplomatie tunisienne qui avait réorienté « sa Mecque » vers Doha (qui a été parmi les premières capitales arabes à normaliser avec Israël) eh bien, nous nous limitions aux plates déclarations de principe en soutien à l’Etat palestinien. Et cela continue d’ailleurs : la Palestine n’est plus vraiment au centre de nos préoccupations.

Sans doute, la constitution tunisienne proclame-t-elle officiellement la non-normalisation avec Israël dans ses fondements sionistes. Soit. Sauf que cela provoque une confusion des genres : tous les juifs ne sont pas des Sionistes. Mais, à supposer même que ce soit le cas, tous les pays arabes sont-ils antisionistes ? Et à plus forte raison après l’éclatement du Golfe et les ponts jetés entre Ryad et Tel-Aviv ?

A l’évidence, l’UGTT n’a rien retenu des enseignements de Bourguiba qui appelait à une solution de deux Etats et au retour aux frontières de 1947. Bourguiba avait même été endeuillé par le départ massif des juifs tunisiens, pris à partie par la nouvelle race des tunisiens panarabes et nassériens, au lendemain de la guerre des six jours. Des Juifs jusqu’aujourd’hui jaloux et nostalgiques de leur appartenance et de leurs racines tunisiennes dont, justement, Michel Boujenah…

Sur le fond, le problème reste néanmoins entier : l’UGTT qui ne cesse de jeter des peaux de bananes sur le chemin de Youssef Chahed, a-t-elle vocation pour s’ériger en objecteur des consciences ? Quelque part, elle vit toujours sur le nuage du Nobel de la paix. S’est-elle néanmoins posé une question toute bête : le temple de Stockholm n’est-il pas lui-même une loge maçonnique? Sait-elle combien de Juifs « sionistes », toutes vocations confondues, ont obtenu le Nobel ? Bégin, Peres et on en passe…Pourquoi ne l’a-telle pas refusé ?

On s’attendait néanmoins à une franche réaction, dans un sens ou dans l’autre, de la part du ministère de la Culture : nous aurons eu droit à un communiqué pour le moins ridicule, vague, imprécis et truffé de lieux communs. Le ministère a en l’occurrence fait comme l’autruche et il aura fallu attendre que Mokhtar Rassaa déclare courageusement que le gala ne sera pas annulé. Plutôt, cette affaire a enfanté un certain art de la vindicte hypocrite et de la méprise passionnelle et finalement idiote. Ainsi de la déclaration de Saber Rebai contre la venue de Boujenah: il ne manque pas d’air et semble avoir oublié sa propre séance photos avec un haut gradé de l’armée israélienne et donc sioniste…

Maintenant si l’on prête le flanc à la censure culturelle, nous serons partis pour des années de déni et d’isolationnisme. Déjà, juin dernier, le Parti du Peuple, viscéralement panarabe, avait obtenu l’annulation de la projection au cinéma Le Colisée du film Wonder woman parce que l’actrice principale, Gade  Gadot est « sioniste »…Là aussi, toujours sur la défensive, le ministère fit profil bas, se rabattant sur une question de délai que le distributeur n’aurait pas respecté dans le dépôt d’autorisation… Prétextes, rien que tout cela. Sauf que si nous devions réellement faire dans la censure et la faire bien, nous commencerions par nettoyer le box-office, établissions la liste de tous les cinéastes, celles de tous les acteurs et toutes les actrices pro-israéliens et interdisions la diffusion de la plupart des chaines françaises : ridicule.

Terminons sur une anecdote. En 76, l’équipe d’Italie devait se rendre au Wembley pour y affronter  l’Angleterre. Le match devait être retransmis en direct par la RAI. Les autorités de chez nous prirent alors la décision d’en crypter l’image parce que l’arbitre était israélien. Bourguiba vint à le savoir grâce à un éditorial magistral sur les colonnes du Temps. Il rua sur les brancards et passa un savon au secrétaire d’Etat à l’information…Bourguiba état-il sioniste par hasard?

Raouf Khalsi


Météo
Tunis