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Publié le: 6 avril 2017 à 16h39

Bourguiba et l’éternelle résurrection

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bourguiba femmes

Ce même jour, 17 ans en arrière, en véritable fossoyeur, Ben Ali enterrait Bourguiba dans ce mausolée dont il ne se doutait pas qu’il allait devenir la « Mecque » des Bourguibistes, les vrais et aussi un temple où l’on va se ressourcer et, surtout s’inspirer de l’œuvre Zaim.

Ceux qui ne l’ont pas connu, ou ceux qui se lancent dans la vie politique, se proclament du legs bourguibien. Même les Islamistes purs et durs et qui refusaient de lire la Fatiha à sa mémoire au Parlement à la naissance de la nouvelle constitution, se ravisent maintenant (sans doute sur influence de Béji Caïd Essebsi) de transcender cette haine viscérale qu’ils lui vouaient. Parce que, tout compte fait, comme l’écrit un fidèle compagnon, Chedli Kelibi, Bourguiba est un personnage « plureiforme »: chacun en fait sa propre représentation. C’est un homme, un dieu humain en fait, qui fait fantasmer. Et c’est le propre des mythes. Bourguiba est désormais un mythe, ou plutôt qu’il l’était de son vivant. C’est là le verdict final de l’Histoire. Et il n’est pas indifférent que Bourguiba ressuscite en cette époque de hautes turbulences. Ce n’est pas par pur hasard non plus que Béji Caïd Essebsi et Nida Tounes aient gagné les élections, grâce précisément au référentiel bourguibiste.

Bâtisseur de l’Etat moderne

A l’indépendance, dont il aura été le principal protagoniste sans rien enlever à ses compagnons de lutte, Bourguiba devait d’abord en découdre avec ce qu’il appelait « une poussière d’individus ». Un pays épars, un peuple miné par le tribalisme et l’analphabétisme, parce que les écoles n’étaient ouvertes qu’aux rejetons d’une certaine notabilité. Au collège Sadiki, où il n’était qu’un «  petit pauvre » émigré à Tunis, il aura vite compris que les Beys et les colonisateurs français n’avaient cure de l’éducation. Plus le peuple s’enfonçait dans l’ignorance, et mieux ils régnaient. Sa santé fragile, depuis l’enfance et l’impossibilité pour les pauvres d’accéder aux soins « publics », décuplaient ce sentiment d’injustice qu’il décrivait plus tard dans ses discours magistralement imprégnés d’un sens inné du pathétique.

Enfin ce rapport quelque peu freudien à sa mère lui faisait prendre conscience de la précarité de la condition féminine. Très jeune donc, il s’est heurté à ces réalités. Un déterminisme qui l’a habité et en fonction duquel il a bâti son œuvre d’un Etat moderne basé sur le triptyque : enseignement obligatoire et gratuit pour tous ; une santé publique  accessible pour tous aussi  avec tout ce que cela implique comme couvertures sociales ; la fin de la discrimination à l’endroit de la femme avec à la clé une véritable révolution dans le monde arabo-musulman : la promulgation du Code du statut personnel et cette photo emblématique où on le voit ôter son safsari à une femme du peuple.

Le sens de l’Etat

Tout cela ne pouvait se réaliser en dehors des réquisits d’un Etat fort et bien assis. Une armée, une police, une justice qui devaient être tunisifiées et vite. Il ne s’est pas en effet contenté de transposer les modèles occidentaux dès lors qu’il n’y avait rien dont il pouvait s’inspirer du côté des Arabes pour lesquels il vouait d’ailleurs un dédain péremptoire. Sur la Justice particulièrement, demandez à Ahmed Mestiri, dont il fut l’architecte, comment tout l’appareil judiciaire a été remodelé à coups de lois organiques. Sur l’enseignement, allons-nous ressourcer dans les mémoires de Mahmoud Messadi, le Taha Hussein national. Sur la Défense, allons écouter les chuchotements de Abdallah Farhat. Et sur la Sécurité intérieure, la mémoire de Taieb M’hiri est toujours là. Le jeune BCE, alors Directeur de la Sûreté nationale en témoignera. Il fallait édifier l’Etat. Et il est aujourd’hui prouvé que, parmi tous les pays nouvellement décolonisés, la Tunisie de Bourguiba était la seule à n’avoir pas basculé dans les idéologies contre-nature. Le choix d’occidentaliser le pays, un choix qui n’était pas du goût de Salah Ben Youssef et de son mentor Jamel Abdennacer ? C’était un impératif géostratégique, même si Bourguiba a été parmi les architectes du Mouvement des non alignés (c’est-à-dire « Ni Marx, ni Jésus », comme l’écrivait le grand publiciste et grand journaliste, Jean François Revel.

Anti-arabe ?

La dimension de Bourguiba s’est vite révélée débordante par rapport à la « toute petite Tunisie ». Déjà, du fond de sa cellule alors que Rommel débarquait avec sa machine de guerre, Bourguiba intimait l’ordre aux siens de ne pas pactiser avec les Forces de l’axe et avec Hitler qui avait promis la Tunisie à Moussolini. Et il en mettait en garde particulièrement Mongi Slim et Salah Ben Youssef qui en étaient tentés. Le cours des événements allait lui donner raison. Sa dimension internationale allait se cristalliser aussi à travers ce grand périple en Afrique. Le Sénégal de l’académicien Léopold Sédar Senghor, il y allait avec des tonnes de manuels scolaires et de cahiers. Le message était clair : le pire ennemi des Africains, c’est l’analphabétisme. Car, comme chez nous, le colonisateur n’a laissé que misère et désolation derrière lui. Puis, ce fut Ariha et ce fameux discours qui lui attira le courroux de Abdennacer : « Reconnaissez Israël, car il finira par vous prendre Al Qods ; acceptez le partage onusien de 1948 ! ». Blasphème aux yeux de celui qui projetait de « jeter Israël à la mer » ! Honni. Maudit. Mais alors qui a accepté d’héberger les Palestiniens et Yasser Arafat, en concertation avec Mitterrand, et de les dégager de l’asphyxie israélienne ? Qui a obtenu, tapant du point sur la table, au nez de l’émissaire de Reagan, Richard Nixon, la condamnation par l’ONU, la première et la  dernière du genre dans les annales, de l’agression sioniste de Hammam chott ?  Il était résolu à rompre les relations avec les Etats Unis ! Qui a encore accepté d’héberger la Ligue Arabe, avec son lourd contentieux contre la visite de Sadat à Tel Aviv ? Et bien avant au Québec, lors du Sommet de la Francophonie, n’a-t-il pas refusé de rencontrer Golda Meyer ? Et qu’a-t-il fait justement lors de ce Sommet ? Le célèbre discours « Vodka et Coca Cola », dans lequel il prédisait la fin des blocs. Deux décennies après ce fut effectivement la chute du Mur de Berlin !

L’art de hanter Marzouki et Sihem Ben Sedrine

Sans doute, c’est là le revers de la médaille, Bourguiba n’a-t-il pas vu venir la vieillesse, comme il le confiait à Béchir Ben Yahmed, au lendemain des émeutes de janvier 78. Il aura d’ailleurs tout donné à ce pays, sauf un brin de démocratie, lui qui consentait à la création de la Ligue des Droits de l’Homme, la plus ancienne d’Afrique et du monde arabe. Sans doute aussi, n’a-t-il pas vu ses « dauphins constitutionnels » (en réalité, il n’en avait désigné aucun) tisser une toile d’énigmes florentines pour sa succession. Et surtout, adepte qu’il était du concept du « Hezb », c’est-à-dire le Parti-Etat, il ne se doutait pas que le PSD était devenu une machine à broyer les libertés et les velléités démocratiques. Le peuple avait mûri, ça il ne l’a pas compris. Une percutante intelligentsia était produite par les universités qu’il avait lui-même créées. C’est qu’il craignait autant le marxisme que l’islamisme et le panarabisme. Après lui, Ben Ali accentua la pression, après les illusions d’ouverture des trois premières années de son règne. Entre temps, Bourguiba en était réduit à la captivité : une première mort. Et quand il est mort réellement, le monde entier aura dénoncé la parodie d’obsèques nationales qu’on lui a réservées.

Depuis, nous tous, génération Bourguiba, attendions que justice lui fût rendue. Et il aura fallu attendre le mouvement de Béji Caïd Essebsi pour que l’idéologie et les fondamentaux bourguibiens refassent surface. Maintenant, tous d’un coup, tous les partis dits « modernistes » se proclament du bourguibisme. C’est une revanche sur l’Histoire.

Mais voilà que des esprits maléfiques, tels Moncef Marzouki et Sihem Ben Sedrine, installent un véritable tribunal de l’inquisition avec Bourguiba pour seul coupable. Maintenant, il ne s’agit plus de Salah Ben Youssef, des Youssefistes et du fameux « Sabbat Edhlam ». On en arrive même à lui imputer l’assassinat de Farhat Hached et celui de Hédi Chaker. Quelles preuves ? Rien que des « oui dire » quant à de mystérieux documents dans les archives françaises. La vérité est que Sihem Ben Sedrine est en train de régler ses comptes personnels, parce qu’elle s’est juré de remonter jusqu’à BCE qui, du reste, l’ignore copieusement. Pour sa part, Marzouki n’en finit pas de vouloir dépecer le pays. Leur stratégie à tous les deux ? Réveiller les vieux démons. Sauf qu’il ne faut jamais réveiller un Bourguiba qui dort. Par ce qu’en fait, il ne dort pas. Il est le seul à connaitre son destin : l’éternelle résurrection…C’est sa manière à lui de les hanter.

Raouf Khalsi


Météo
Tunis