Publié le: 12 février 2018 à 19h18

Chedly Ayari, cet arbre qui cache la forêt

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Ayari

On ne saurait spéculer sur les moyens de défense qu’adoptera Chedly Ayari lors de sa « comparution » devant les élus du peuple. Tout, à priori, dépendra du contexte. Et des motifs à charge. Il est clair qu’au mieux, il se dissociera du marasme dans lequel vit « sa » Banque Centrale, chasse gardée, temple impénétrable où on entrerait comme dans une cour des miracles. Au pire, en désespoir de cause, il choisira la stratégie du pourfendeur, fera des révélations, accusera tout le monde, y compris ses protecteurs nahdhaouis. Il y jouera son va-tout, face à un tribunal de l’inquisition (trait dominant de notre Parlement), sachant qu’il va être livré aux flibustiers de l’enfer, dans le sens dantesque du terme. Et il l’aura voulu.

Au lendemain du cataclysme s’étant abattu sur nous avec le Blacklistage du Parlement européen, Youssef Chahed a eu le courage (il n’en a jamais manqué par ailleurs) de mettre en branle le processus de limogeage du Gouverneur de la Banque Centrale. Il aura aussi forcé la main au Président qui a toujours évité de froisser la « sensibilité » de l’allié nahdhaoui, dès lors qu’on sait que Chedly Ayari a la bénédiction de Rached Ghannouchi.  Et celle de Moncef Marzouki. A l’époque où la Troïka crachait le feu, où Hamadi Jebali tissait sa toile de sociétés caritatives-écrans avec un flux de financements occultes venant à qui mieux, du Qatar, de Doha, d’Arabie Saoudite et de la Turquie, il fallait bien placer un homme commode, un dévot à la tête de la BCT. Son cursus ? Il est respectable, même s’il appartient à l’école des monétaristes purs et durs. En d’autres termes, c’est un homme qui n’hésiterait pas à dévaluer le dinar, seul moyen à ses yeux d’en limiter le glissement. Il actionne alors la planche à billets qui, elle, est génératrice d’inflation.

Mais sa nomination à la tête de la BCT intervenait aussi, sur instigation de Rached Ghannouchi et sur décision de l’hérétique Moncef Marzouki, en remplacement d’un homme guère commode, un financier hors pair et qui n’acceptait pas les compromis au détriment des équilibres financiers, de la bonne gouvernance et surtout de la transparence. Cet homme est Mustapha Kamel Nabli. Son aura auprès des instances internationales, depuis la Banque mondiale jusqu’au FMI, dérangeait les nouveaux « saigneurs » du pays.

De quel bilan pourra donc se prévaloir Chedly Ayari ? Qu’aura-t-il fait pour juguler le flux de fonds réellement suspects, tous destinés à financer des associations-écrans dont l’icône reste « Tunis Charity », filière de « Qatar Charity », confiée aux bons soins de Abdelmonem Daimi, frère de Imed Daimi , à l’époque directeur de cabinet de Moncef Marzouki. Mehdi Jomaa essaya d’y voir plus clair. Sauf que l’écran de fumée enveloppant ces associations était autrement opaque.

On ne sait pas non plus si Chedly Ayari fera dans la victimisation. Il pourra répliquer dans le sens qu’il n’est pas le seul à avoir été entrainé dans cette nébuleuse et que, par ricochet, il accusera bien l’équipe gouvernementale et les conseillers économiques de Youssef Chahed de n’avoir pas été réactifs quand, déjà en 2016, le GAFI appelait la Tunisie à corriger la trajectoire, formulant quarante recommandations et dix réformes immédiates. Dont l’adoption de la loi anti-terroriste face à laquelle la force de frappe parlementaire d’Ennahdha fait barrage.

Chedly Ayari pourra aussi avancer un autre argument : à savoir que la Commission tunisienne des analyses financières relevant de la BCT a procédé au gel, dans les banques, de pas moins de dix millions de dinars, le gel aussi des comptes de plusieurs sociétés libyennes (pas claires du tout) opérant en Tunisie on ne sait trop dans quels secteurs pointus et que ladite commission a transmis cinq cents dossiers de malversations à la Justice. Pas vraiment convaincant comme argumentaire, dès lors qu’on sait que Lotfi Hachicha, secrétaire général de la commission, ne statue sur les gros dossiers que pour mieux les classer.

Au demeurant, il faudra bien admettre qu’il y a le feu en la demeure. S’il se déclare à la BCT -et il s’est déclaré- il devient indomptable. D’autant que, maintenant, des malversations y sont établies et prouvées, à coups de détournements, de blanchiment d’argent et l’on parle quand même d’une facture de plusieurs millions de dinars. Deux cadres ont été écroués, trois autres sont poursuivis. Qu’aura à dire Chedly Ayari à ce propos ?

A la fin des fins, Youssef Chahed ne désarme pas quoique le Front Populaire ait réclamé sa démission. Il est bien résolu à aller jusqu’au bout de sa croisade. Quelque part, il risque de vivre l’éternel calvaire de Sysiphe. Et, chaque jour, il a un ennemi de plus. On s’imagine bien que le limogeage de Chedly Ayari lui vaudra les foudres de son protecteur. Notre Cheikh suprême.

Raouf Khalsi


Météo
Tunis