JCC2017


Publié le: 15 septembre 2017 à 15h43

Démocratie et délirium tremens

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Il n’y a pas que la dictature qui soit l’ennemie de La Démocratie. Etant le système « le moins mauvais », celle-ci porte en elle les germes de ses propres avatars. Quand on défigure la démocratie représentative (celle qui porte les élus de la Nation au Parlement), pour la transfigurer en une utopique démocratie directe, née et morte avec la cité athénienne, on bascule dans les pratiques des théoriciens et des activistes anarchistes s’identifiant à un certain courant du socialisme libertaire qui intime l’ordre aux gouvernants de « commander en obéissant ». A voir l’hystérie de Madame Abbou, on se croirait en plein mouvement zapatiste. Avoir les poisons de l’outrance que distille Imed Daïmi, homme de main de Marzouki, on se croirait catapulté deux siècles lumières en arrière, en plein surréalisme de La Commune de Paris de 1871…Le maitre-mot pour l’une comme pour l’autre est tout bonnement : anarchie.

Le comique et le tragique

C’est en effet la réplique que nous avons tous regardée en direct en cette journée du 13 septembre 2017. Le Courant démocratique du couple terrible, les Abbou et leurs dévots, les indécrottables nostalgiques du Marxisme au caviar du Front Populaire : la mascarade était bien mise en scène, seul exercice « démocratique » dont ils sont capables. Négationnisme, c’est-à-dire la politique du Niet systématique et obsessionnel. Outrances du verbe faisant sans effronterie dans l’incivilité. Pamphlets sans retenue et qui se complaisent dans la diffamation : voilà finalement la typologie d’une « Opposition » se réclamant de gauche, mais qui n’est de gauche que parce qu’elle est amputée de sa main droite, sinon qu’elle s’identifie à un certain droit-de-l’hommisme, désormais une brume dans laquelle sont confondus ceux qui se mettent aux avant-postes pour réclamer les dividendes de la Révolution, laissant ostensiblement au bon peuple le soin d’en assumer les déficits.

En un peu moins de sept ans, l’encense du Jasmin, symbolique mondialement inhalée par le monde libre, dégage aujourd’hui l’odeur âcre d’une fin de cycle. La Révolution retombe en effet en mélancolie. Plus grave encore en nostalgie de la dictature et, à peu de frais, elle donne le change aux questionnements existentiels. Qu’auront-nous fait en définitive de la liberté reconquise, plutôt conquise par les jeunes qui se retrouvent là où ils étaient : au ban de la société et tout bonnement exclus de la croissance.

Qu’on se résigne aujourd’hui à admettre que les indicateurs de 2010 sont meilleurs que ceux de 2017, ceci sonne comme une condamnation de l’Histoire. On nous répondra que tout processus révolutionnaire prend son temps et, instinctivement, les esprits se replongent dans le décryptage de la Révolution française. Rien de moins hasardeux cependant. Pourquoi ne pas se tourner vers l’exemple polonais par exemple ? Pourquoi faut-il que ceux qui ont combattu Ben Ali doivent être maintenant aux commandes du pays ? Et à la fin des fins, les opposants font-ils systématiquement de bons gouvernants ?

Quand on a appelé Mohamed Abbou à faire partie du gouvernement, il aura vite fait de démissionner. Quand le premier gouvernement post-révolution de  Mohamed Ghannouchi confia le portefeuille de la Santé publique à Mustapha Ben Jaafar, le grand militant qu’il est préféra se retirer, pour ensuite perdre ses religions dans la plus grande supercherie de l’histoire de la Tunisie : La Troïka. Qu’aura fait de bon et d’utile pour le pays le Front populaire, par le truchement de Radhia Nasraoui, si ce n’est envoûter le ministre de l’Intérieur de l’époque Farhat Rajhi, le menant à la baguette, démantelant les services de renseignements avant de liquider le RCD ? Madame Sihem Ben Sedrine qui a ameuté l’opposition contre le projet de réconciliation de Béji Caïd Essebsi et qui trône maintenant sur une Instance désormais sans vérité ni dignité, était dans la « conspiration ». Car finalement, à qui a profité en premier lieu, le démantèlement de la police politique et celui du RCD ? A Ennahdha bien entendu qui sut à temps en enrôler les comparses ! Le résultat en fut le raz de marée nahdhaoui aux premières élections dites « libres » de la Tunisie.

La tentation présidentialiste de BCE

Maintenant, ce déchainement des passions tel qu’on l’a vu le 13 septembre avec des députés qui désacralisent le Parlement supposé être le haut lieu de la représentativité de la Nation et qui désacralisent aussi l’hymne national qu’ils entonnaient en boucle pour chahuter la lecture de la version finale du projet de réconciliation, sonne comme un appel au déni d’Etat et finalement à l’anarchie. Et pourtant il fallait au pays une réconciliation de ce type. Nous eussions même préféré qu’elle brassât plus large comme BCE l’avait conçue au départ. La loi est passée certes, mais dans la douleur. Du coup, Beji Caïd Essebsi se met dans la psychologie d’un Président qui n’a d’alternative que de renforcer le processus de la justice transitionnelle et de baliser le chemin d’une nouvelle union sacrée pour la Tunisie.

Il se met aussi dans la psychologie d’un réformateur, psychologie confortée par la courageuse décision de Ghazi Jeribi de signer une circulaire abrogeant celle de 1973 interdisant à une Tunisienne d’épouser un non-musulman. Comment le Président a-t-il fait pour que Rached Ghannouchi se tienne à carreaux ? Tout est dans la fameuse interview donnée au journal Assahafa, dans laquelle il avoue son échec à vouloir convaincre Ennahdha de renoncer au référentiel religieux. Coups de boutoirs qui auront sérieusement fait frémir Rached Ghannouchi, lequel donnait aussitôt consigne aux siens de voter la confiance pour le gouvernement Chahed 2.

Un jeu d’alcôves ? Intrigues florentines au Palais ? Tentation présidentialiste de BCE toujours aussi imprégné du modèle absolutiste de Bourguiba ? Tout y est en effet. Et maintenant, il préparerait un deuxième coup : référendum pour amender quelques articles de la constitution pour en finir avec le parlementarisme populiste à la Abbou et à la Daïmi, pardon, à la Marzouki, par exemple. Il est de bon temps en effet de dire que les élections de 2014 ont donné un mauvais perdant, Marzouki, qui n’a pas accepté sa défaite. Mais elle a aussi donné un gagnant, Beji Caïd Essebsi, qui n’a pas accepté sa victoire, finissant par composer avec Ennahdha….Peut-être bien que le Président est en train d’accepter enfin sa victoire. Il mange du lion en effet. Kissinger disait bien que le Pouvoir est l’aphrodisiaque suprême.

Raouf Khalsi


Météo
Tunis