Publié le: 22 août 2017 à 13h39

Fadhel Abdelkéfi fragilise Youssef Chahed…et c’est la chasse aux sorcières !

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La tradition et l’usage veulent qu’avant de désigner un ministre ou même un responsable de haut rang, l’on prenne la peine de vérifier s’il n’a pas de démêlées avec la justice. On en consulte même les B1, B2 et B3. Précaution que n’a pas prise Youssef Chahed. Une faille sur laquelle sautent ses détracteurs. Cadeau providentiel. A travers le super-ministre qui brassait deux portefeuilles névralgiques, c’est Youssef Chahed qu’on vise. Un système. Une piovra dans la pure mécanique mafieuse lui livre une guerre de vie ou de mort. Elle s’apprête à lui faire payer cher sa rébellion.

Le jour où Fadhel Abdelkéfi sortit de ses gonds au sein de l’Assemblée répliquant aux invectives hystériques de Madame Samia Abbou presque sur le même ton que le sien, bon nombre d’observateurs y vit comme un chant du cygne…Un ministre qui déroge aux règles du « politiquement correct », cela contraste avec les séances de masochisme dans lequel se fondent la plupart des membres du gouvernement Chahed. Et l’on en avait eu l’illustration avec les bégaiements de Riadh Mouakher et les balbutiements de Mehdi Ben Gharbia, quelque part rattrapés par les affaires. En un rien de temps, cette « infraction à la loi des changes », avec à la clé, une condamnation pénale par contumace, sans que le jugement n’ait été signifié à la très respectable Tunisie Valeurs, agent d’intermédiation en bourse qui a su pénétrer le marché marocain (pourtant fermé et rétif aux incursions étrangères) et, encore moins, à son Directeur général de l’époque, Fadhel Abdelkéfi précisément.

Du coup, c’est un ignoble déchainement des passions, bien orienté et résolument accablant tant sur la toile que dans les milieux politiques résolus à descendre Youssef Chahed et, à travers lui, son gouvernement. L’affaire Abdelkéfi est en effet du pain béni pour Hafedh Caïd Essebsi qui n’aura de paix que lorsque le rebelle chef du gouvernement chutera ; une aubaine aussi pour Ennahdha dont le Cheikh à la cravate a tout bonnement débité une Fatwa faite d’ostracisme, appelant Chahed à ne pas se présenter à la présidentielle de 2019…Du côté de Carthage qui ménage le choux et le lièvre, c’est le mutisme tactique, parce que tout est suspendu à un mouvement des lèvres du Président, vraisemblablement tenté par un nouveau mandat qui le ferait entrer de plain-pied dans le panthéon de l’Histoire…Dans cette logique, Youssef Chahed qui lui tient la dragée haute dans les sondages, serait un compétiteur à sa hauteur et, donc, un rival à éliminer…

Sur le plan strictement judiciaire, Fadhel Abdelkéfi est bien sous le coup d’une condamnation par contumace contre laquelle il a fait opposition et cela induit l’instruction d’un nouveau procès, dont la première audience est fixée pour début septembre et dans laquelle il doit comparaitre en personne, en tant que responsable de Tunisie Valeurs, puisqu’on ne condamne pas pénalement les personnes morales. Fadhel Abddelkéfi saura se défendre et, selon les hommes du barreau, il gagnera ce procès. Il pourrait même intenter une action contre la Banque Centrale qui le traine dans la boue. A quoi bon cependant… La BCT n’est toujours que cette coquille vide du moins en l’apparence, parce qu’elle est gérée par des mains occultes et qu’elle pratique la politique des deux poids deux mesures, fermant entre autres les yeux sur les financements suspects venant de l’étranger au profit d’associations caritatives suspectes et sur d’autres moyens d’entrées d’argent en dessous de table, comme par exemple, le pactole dont a bénéficié le gendre de Rached Ghannouchi, Rafik Bouchlaka dans l’imbroglio du Sheratongate …

Fadhel Abdelkéfi ne s’en est pas moins démené comme un beau diable. Il a expliqué. Il a essayé de convaincre quant à la régularité de la procédure selon les instructions de la Banque Centrale (cela remonte à 2007), à savoir que la conversion d’une créance en capital propre est une opération de compensation : cela a été fait. Et de surcroit, la capitalisation de la filiale marocaine de Tunisie Valeurs et qui s’appelle Integra Bourse, s’est faite par transfert du système d’exploitation informatique : VALORIX…. Transfert technologique décidément trop compliqué pour la Banque Centrale…Mais à la fin, il a démissionné comme le veut l’éthique, sans doute aussi pour ne pas faire de vagues et pour enlever une épine du pied de Youssef Chahed. Seulement voilà : il est sous le coup d’une inculpation.

Au demeurant, le Chef du Gouvernement se retrouve-t-il seul, sérieusement affaibli, face à une chasse aux sorcières pour avoir osé s’attaquer à la corruption. L’ennui c’est qu’il est face à un dilemme cornélien : s’il va plus loin dans la traque à la corruption, il périt parce qu’il ne peut pas le faire indéfiniment par le recours aux lois d’exception. S’il y renonce, il périt quand même parce que la vox populi y verra une trahison.

Le casse-tête, le vrai casse-tête c’est le remaniement. Il a maintenant trois portefeuilles sans ministres. Il doit donc opérer des changements, procéder à ce remaniement pour lequel Hafedh Caïd Essebsi lui met la pression. Se soumettre ou se démettre : autre dilemme !

La vérité est que nous sommes en plein contexte de chasse aux sorcières. La piovra a eu la tête de Fadhel Abdelkéfi. Et à travers lui, c’est le Chef du gouvernement qu’elle vise. Rien ne lui est acquis. Même pas ce peuple qui est en train de le défier mais qui finira par le jeter aux orties.

Il nous inspire une allégorie renvoyant au chef d’œuvre des années cinquante, un film de référence : « Le train sifflera trois fois ». Le sheriff, incarné par l’immortel Gary Cooper, s’apprête à démissionner pour se marier et partir en voyage de noces. Il apprend qu’un truand, condamné par ses soins est libéré et  viendra par le train de midi pour se venger. Le sheriff réunit quelques hommes pour braver le bandit et ses complices. Peu à peu, il est laissé seul face aux hors la loi…Le film dure 82 minutes. En temps réel, avec des gros plan d’une horloge qui s’égrène lentement, le sheriff les élimine l’un après l’autre dans un suspense poignant. A la fin, il monte dans la diligence avec sa femme et écrase du pied l’étoile de sheriff. Un regard méprisant sur la lâcheté et la couardise des habitants de la bourgade. Une allégorie à travers laquelle le réalisateur dénonçait la passivité des Américains face aux outrances de la chasse aux sorcières contre les défenseurs du communisme aux années cinquante instruite par la funeste commission Mc Carthy.

Nous sommes dans ce cas de figure. Et Youssef Chahed finira peut-être par faire comme le sheriff de Hadleyville. Parce que ses ennemis ont déjà programmé pour lui un train qui sifflera trois fois.

Raouf Khalsi


Météo
Tunis