Faut-il canoniser Houcine Abassi ? - highlights.com.tn
Publié le: 23 janvier 2017 à 16h15

Faut-il canoniser Houcine Abassi ?

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houcine abassi

La voix serrée par l’émotion, l’un des hommes les plus puissants du pays de ces cinq dernières années, tenait un discours poignant, tout en sagesse, tout en reconnaissance pour ceux qui l’ont épaulé dans sa lourde tâche de gardien du temple syndical, mais un discours dans lequel il lançait aussi de sérieux avertissements.

Mais d’abord, un élément de taille. Houcine Abassi et son groupe compact à la direction centrale Rue Mohamed Ali, auraient parfaitement pu plébisciter leurs bases sur une refonte de l’article 10 du règlement intérieur et, par là, un deuxième mandat en faveur du secrétaire général sortant. Ils ne l’ont pas fait et, en soi, ceci devrait faire rougir ceux qui se cramponnent à leurs maroquins. Ensuite, tout le long de son discours d’adieu, Houcine Abassi n’a pas parlé de lui. Il utilisait le « nous » comme le faisait Hached et comme n’a pas su le faire feu Habib Achour qui personnifiait l’Ugtt et, surtout, quand il crut pouvoir tenir la dragée haute à Bourguiba. Et ce fut, on s’en souvient, le sanglant 26 janvier 78.

Au demeurant, on ne pourra s’empêcher de s’interroger quant à l’avenir de l’UGTT sans Houcine Abassi. Parce que même si cela n’était pas perceptible, les luttes intestines pour sa succession avaient commencé depuis un certain temps. Et cela le dépassait même si, malicieusement, il s’est arrangé pour que de « fidèles » lieutenants quittent le pouvoir en même temps que lui. Il les sait voraces.

L’histoire dira si Houcine Abassi mérite d’être canonisé au même titre que Hached, Ahmed Tlili et même Achour. Car les syndicalistes cultivent eux aussi le culte de la personnalité. De surcroit, l’Ugtt, dans son imaginaire collectif, traine toujours la tare de l’extrême traitrise et l’asservissement à Ben Ali des temps de Smail Sahbani et de Jerad.

Dès lors, on pourra affirmer sans ambages que depuis son investiture en 2011, Houcine Abassi aura vite fait de restituer à la centrale syndicale son aura d’antan, son indépendance la réconciliant par la même avec son roman des origines. Ce n’est pas une mince affaire. Car, il faut bien le rappeler, L’UGGT a aujourd’hui 71 ans d’existence, qu’elle est la plus ancienne centrale syndicale d’Afrique et du monde arabe, et qu’elle est née dans la ferveur patriotique, dans la lutte pour la libération nationale et elle l’a payé du sang de Hached assassiné par la Main Rouge.

Il ne serait pas indifférent non plus de rappeler que l’Ugtt a été visée par les ligues de protection de la révolution, que son local en a été saccagé et que bon nombre de syndicalistes ont subi des agressions physiques. En sourdine, la toute puissante Ennahdha des premières deux années de la révolution, infiltrait les rangs syndicalistes dans des secteurs vitaux et dans des régions névralgiques, là, ou Houcine Abassi n’a pas su ou pu procéder à la purge nécessaire. Il n’en ratait pas moins la moindre occasion de manifester un dédain réellement ostensible pour Rached Ghannouchi et toute la fratrie de la Troïka dont Monsieur le Président Marzouki.

Cela nous amène à évoquer directement le rôle central joué au sein du Quartet qui, sous l’impulsion de la société civile, aura décrété la chute de la Troïka et l’avènement du gouvernement de technocrates dirigé par Mehdi Jomaa. Et ce qui est fantastique et unique dans les annales c’est que syndicat et patronat devenaient alliés. Et plus poignant aussi c’est ce Nobel, véritable référence de la réussite de la démocratie tunisienne. Houcine Abassi était en l’occurrence le fer de lance du Quartet. Un quartet qui aura évité à la Tunisie de sombrer dans la guerre civile.

Sauf que, quelque part, Houcine Abassi a connu des revers. Les syndicats de base échappaient de plus en plus à l’emprise du pouvoir central. Ils voyaient en Abassi un homme un peu trop proche du gouvernement (le gouvernement Chahed en l’occurrence) et un homme un peu trop ami avec Béji Caid Essebsi. Il a en effet cédé sur le report des augmentations salariales, par ce qu’il avait « pris goût à la politique », selon ses détracteurs, même s’il a décliné la proposition savamment tactique du Président, de participer au gouvernement d’union nationale, tout en avalisant la déclaration de Carthage.

Il est néanmoins évident qu’avec le départ de Houcine Abassi, un départ qui ne manque pas d’allure (aurait dit DE Gaulle), l’Ugtt risque d’entrer dans une zone de turbulences. Un homme d’un tel charisme ne se remplace pas vite. Et, en plus, Abassi aura fait beaucoup plus de politique que de syndicalisme. Il aura été pour ainsi dire le « deus ex machina ».

Raouf Khalsi


Météo
Tunis