JCC2017


Publié le: 13 août 2017 à 15h14

Fête de la femme et menaces obscurantistes

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Femmes

La loi du 26 juillet dernier qui sanctifie une batterie de textes inhérents à la protection des femmes tunisiennes contre les violences familiales, contre le harcèlement qu’elles subissent dans les lieux publics et dans les moyens de transport et contre l’emploi des fillettes comme domestiques marque un jalon de plus dans ce combat féministe dont les germes remontent jusqu’au XIX ème siècle. Car hormis tous les acquis ayant culminé avec la promulgation du Code du Statut Personnel le 13 aout 1956 sur décret beylical, entré en vigueur le 1er janvier 1956, mais dont l’architecte reste le grand Bourguiba, la société tunisienne, dans son essence, reste dominée par la phallocratie, une domination sociale, culturelle et symbolique exercée par les hommes sur les femmes. Une structure sociale et familiale misogyne et patriarcale en somme. La nouvelle loi part du constat que 47% des femmes tunisiennes (qui représentent les 50,2% sur une population d’un peu plus de 11 millions d’habitants) déclarent avoir subi des violences familiales et, d’ailleurs, on en a bien eu des échantillonnages sur le plateau de Ala Chebbi.

Cette nouvelle loi, sous le sceau de laquelle on célèbre cette année La Fête de la femme, donne néanmoins le change à des interprétations d’ordre doctrinal et toujours dans le champ féministe. Combat d’arrière-garde aux yeux des exégètes qui jugent que la femme a fait son trop plein d’acquis. Combat d’avant-garde pour les prospectivistes qui ne cessent de répéter à l’envi que  la lutte n’est pas finie et, que plus que jamais aujourd’hui, la femme tunisienne est menacée dans ses acquis émancipateurs.

Il y a d’abord une confusion sémantique à double vitesse et dans laquelle sociologues et anthropologues, chez nous comme en Occident n’ont pas tranché : convient-il de dire « la femme », ou « les femmes » ? Désigner « les femmes » par « la femme » serait réducteur. Désigner « la femme » par « les femmes » en dilue les spécificités. Débat et controverses ouverts…

Cela dit les femmes tunisiennes représentent une spécificité à part, inédite dans le monde arabo-musulman. Et cela ne date pas d’hier. Déjà, en 1868, Kheireddine Pacha publiait un ouvrage intitulé : La plus sûre direction pour connaitre l’état des nations, dans lequel il analysait l’avenir de la civilisation islamique lié à la modernité. Après lui Cheikh Mohamed Snoussi, en 1897, se lançait dans un plaidoyer pour l’éducation des filles. En 1912, Abdelaziz Thalbi, César Benattar et Hédi Sebai allaient plus  loin dans L’esprit libéral du Coran, reprenant le thème de l’éducation des filles, mais osant aussi briser un autre tabou : la suppression du Hijab ! En 1930, tenace et irréductible, Tahar Haddad repartait de plus belle avec un ouvrage de référence et qui inspira plus tard une Fatwa du Mufti zeitounien Mohamed Fadhel Ben Achour, Fatwa sur laquelle s’est appuyé Bourguiba pour mettre en œuvre l’inédit et non moins révolutionnaire Code du Statut Personnel. L’ouvrage de Tahar Haddad s’intitule : Notre femme dans la législation islamique et la modernité.

Tous ces féministes n’ont pas vécu longtemps pour  se délecter de l’émancipation de la femme tunisienne. Et Bourguiba lui-même n’a pas eu le temps, ni le réflexe de draper le CSP d’une solide carapace. Parce que le constat est là : l’exploitation des femmes en milieu rural accentue les inégalités ; l’enseignement n’est pas facilement accessible aux filles dans les régions reculées du pays, tandis que même dans le monde du travail l’ostracisme contre les femmes reste récurrent. Le fossé entre hommes et femmes reste ainsi abyssal et surtout au niveau des postes de commandement, dans les répartitions gouvernementales et dans les sphères politiques où les slogans égalitaires ne se concrétisent pas sur le terrain.

Sans doute, ici en Tunisie, les femmes ne sont-elles plus des horloges biologiques. Elles ne sont pas non plus dans la représentation de « cette muse » que Nizar Kabani met désespérément en scène dans ses poésies. La femme tunisienne ne saurait par ailleurs être cette épouse soumise au tyrannique « Si Essayed » dans la trilogie de Néjib Mahfoudh…. Mais elle fait face à des menaces existentielles.

Aux premières années de « la révolution », le parti Ennahdha scandait haut et fort du haut de la tribune d’une Constituante hérétique et hystérique que « la femme n’est toujours que le complément de l’homme ». Il prônait en effet l’application intégrale de la Chariaa islamique et la renonciation pure et simple au CSP. La moitié des femmes et des jeunes filles tunisiennes, qui par soumission et qui par libre choix, se mirent au hijab, sinon carrément à la burka. Phénomène qui est allé s’amplifiant, jusque sur les plages où le burkini fait légion. Liberté vestimentaire ? Pas aussi évident que cela. Et puis toutes ces jeunes filles sommées de rejoindre « jihad ennikah »… Tout cela ne saurait être occulté quand bien même Rached Ghannouchi porterait symboliquement la cravate. Le salafisme n’a pas été éradiqué. Tout juste attend-il son heure, pour peu que la société civile flanche. Cette même société civile qui s’est dressée contre l’obscurantisme avec un million de femmes qui ont propulsé Béji Caid Essebsi à Carthage.

C’est donc un combat toujours d’avant-garde. Car plus que jamais aujourd’hui la femme ou les femmes tunisiennes pourraient être fragilisées, malgré toutes les lois favorables, par une misogynie endémique et par l’ogre obscurantiste, islamiste qui ne fait que sommeiller.

Raouf Khalsi


Météo
Tunis