Publié le: 31 janvier 2018 à 16h16

Fin du désamour ? Retour de flamme ?

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essebsi macron

La venue d’Emmanuel Macron, un Président de la cinquième dimension, futuriste, soucieux de la « grandeur de la France », mais aussi de la pérennité de ses traditionnels partenaires, nous change un peu du syndrome ottoman qu’a réussi à raviver un Erdogan venu en terrain conquis, quand bien même Béji Caïd Essesbsi aurait tenté de le remettre à sa place.

La Tunisie n’est pas étrangère pour Macron. Il est déjà venu en visite privée avant de mettre en route sa machine à broyer les idéologies classiques et obsolètes. Son parti :« La République en marche » rompt en effet avec le statisme et l’immobilisme de cette « Vieille Europe », telle qu’elle était à l’époque ironiquement désignée par Rumsfeld, l’un des concepteurs de la vague des « néoconservateurs » du sinistre Bush junior. Et cette visite privée, par ailleurs bien aiguillonnée par Olivier Poivre d’Arvor, lui avait donné un avant-goût de ce qu’il palpera concrètement lors de cette visite d’Etat. A savoir, une très longue histoire commune faite de convulsions, bien plus que de symbioses, de blessures qui ne cicatrisent toujours pas, sans doute parce que la France renie son passé colonial et que les Tunisiens, dans leur imaginaire collectif, ont toujours le sentiment que l’indépendance de 1956 s’est simplement muée en « recolonisation », mais d’un autre type.

François Hollande qui était pourtant en phase avec BCE a esquivé le problème. Avant lui, Sarkozy avait eu une attitude équivoque quant à la révolution du 14 janvier et, pour remonter un peu plus loin dans le temps, le très respectable Jacques Chirac prenait à son compte les thèses de Ben Ali quant à la primauté des droits économiques (« le premier des droits de l’Homme c’est le pain » scandait-il en effet à Carthage), ce qui confortait la dictature dans son déni des libertés individuelles, de la liberté d’opinion et, finalement, de la démocratie elle-même.

Tout cela c’est du passé, dira-t-on. Mais cela peut être du passé antérieur. Les malentendus, en sourdine, ne se sont pas dissipés.

Quoi qu’on en dise, quoi qu’on en pense, la Tunisie est aujourd’hui le seul pays arabe réellement démocratique, indépendamment du manège des politiques de tous les jours. Mais, pour survivre, une démocratie a aussi besoin de moteur socioéconomique. Il n’échappe pas à Macron que la Tunisie passe par la pire crise économique jamais vécue depuis le lointain 1964. Il n’échappe pas non plus au président français que la grande conférence sur l’investissement organisée par Fadhel Abdélkéfi n’a pas réussi à attirer des investisseurs et les Français moins que les autres. Mais le fait est là : la France reste notre premier partenaire économique, notre tête de pont vers l’Europe, même si, des temps de la Troïka, nos gouvernants avaient tout détourné vers la Turquie, aujourd’hui vomie par l’Union Européenne. Béji Caïd Essesbsi essaie, depuis trois ans, de réactiver les anciennes trajectoires, mais le marasme économique, entre corruption, contrebande et aussi la vague de terrorisme des années noires font que le rééquilibrage est pour le moins problématique. Par ailleurs, cette maudite Blacklist, quoiqu’adoucie, va nous persécuter des années encore. A noter que, sans faire dans la victimisation, le ministre français de l’économie faisant partie de cette commission, ne nous a pas en l’occurrence soutenu. Seule l’Italie a voté contre….

Aujourd’hui, cependant, il faudra bien faire converger les intérêts des deux pays. Tout comme il a frappé en Tunisie, le terrorisme a frappé en France. La collaboration sur cet axe vital est davantage stratégique. Mais nos amis français, les médias surtout, devraient quand même éviter certains dangereux amalgames. Que six mille Djihadistes tunisiens aient rejoint les rangs de Daech ne fait pas de notre pays un exportateur et encore moins le terreau du terrorisme. Ils se comptent par centaines les Djihadistes français. Et pas plus tard qu’avant-hier, la ministre de la justice français a annoncé que son pays fera tout pour éviter la peine de mort à ceux qui parmi « ses Djihadistes » risquent d’en être condamnés en Irak. L’islamophobie et la xénophobie rampantes en France visent aussi notre forte colonie dans ce pays (près de 780 mille). Et, pourtant, la France ne fait pas la fine bouche quand il s’agit d’accueillir nos cerveaux en fuite (les médecins surtout). Naturellement, Macron pourrait au besoin nous rappeler que c’est de notre faute….

On se doute bien, par ailleurs, que Béji Caïd Essebsi rééditera sa demande formulée déjà à Paris en marge du sommet sur le climat : convertir une partie de la dette en investissements. L’Allemagne de Madame Merkel y avait consenti. L’Italie aussi. On attend toujours la France…Or, les Français restent réticents, jugeant l’administration tunisienne trop lourde, trop lente et peu fiable.

Sauf que les rapports convulsifs, fatalement passionnels entre les deux peuples font que, si de notre côté nous nous tournons toujours vers la France comme immuable partenaire, nous n’acceptons pas d’en être ses « enfants » putatifs alors, que du côté opposé, la France n’arrive pas à se défaire de ce que le grand Jean Daniel, ami de la Tunisie et ami de Bourguiba, appelle « l’âme arabe de la France », et dont la Tunisie reste l’une des composantes. Macron se verra apostropher à propos de cette problématique quand il rencontrera la Société civile, spécificité, plutôt une exception tunisienne.

Bien entendu, on procèdera à un état des lieux lorsque le Président français inaugurera le forum d’affaires tuniso-français au Palais des congrès. Il rappellera bien entendu que les sociétés françaises sont les plus présentes en Tunisie : 1381, avec un volume d’investissements de l’ordre de 3.170MD et générant 132338 postes d’emploi. C’est quand même beaucoup moins par rapport au Maroc. Là aussi Macron nous répondra aimablement que c’est de notre faute.

Reste la problématique sérieuse de la francophonie. Celle-ci est un tout. Macron doit normalement être au courant de la sonnette d’alarme tirée par Hatem Ben Salem révélant un chiffre effrayant : 7000 candidats à la dernière cession du BAC ont écopé d’un zéro en français. C’est grave pour nous, mais c’est dangereux pour la France…Il en est conscient et il n’est pas indifférent que dans la délégation l’accompagnant figurent, entre autres, le ministre de l’Education et la ministre de l’Enseignement supérieur.

Deux jours pour remettre les choses en place, pour identifier les défectuosités et pour tracer les grandes lignes d’un retour de flamme. Bien entendu bon nombre d’acteurs politiques, à l’extrême droite comme à l’extrême gauche, ne voient pas d’un bon œil la fin du désamour.

Raouf Khalsi


Météo
Tunis