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Publié le: 23 octobre 2017 à 14h56

Football et régionalisme : ça va nous exploser à la figure

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hamadi agrebi

Nous avons choisi la photo de Agrebi: Symbolique du romantisme et de l’anti-chauvinisme.

Quand Bourguiba parlait de « poussières d’individus », de tribus et d’ethnies éparses pour mieux expliquer et mieux justifier son œuvre de rassembleur et l’impératif d’une Nation unie pour accéder à l’indépendance, il n’était peut-être pas conscient que la ferveur patriotique générait un sournois feu de braise. Il n’aura pas mis longtemps, néanmoins, à être confronté à une irréductible réalité : « la Nation » naissante portait déjà en elle les germes d’un certain régionalisme réducteur, tentaculaire et qui s’insinuait dans les arcanes de l’Etat lui-même. De sorte que, à chaque remaniement ministériel, chacun y allait de son découpage régional propre, selon qu’il est dans le triomphalisme, ou dans la désillusion.

On prêtait aussi au « Combattant suprême » (un peu trop suprême en fait) un certain déterminisme fantasmatique. Sinon carrément post-traumatique. Il a triomphé de Salah Ben Youssef, Djerba n’en restait pas moins encline à la sédition à ses yeux. Contorsion d’idée fixe et qu’a encore plus profondément creusée Kadafi dans l’imaginaire du leader après le fameux accord de Djerba et la liesse des Djerbiens. On lui prête également, exagérément il faut l’avouer, l’impression de ne se sentir solide et indéboulonnable qu’avec un premier ministre sahélien…Il n’empêche : c’est bien un premier ministre sahélien qui mit fin à son règne…

Il faut bien admettre cependant que l’Etat centralisateur et systématiquement centralisateur, avec Bourguiba comme avec Ben Ali, savait aussi jouer sur la fibre partisane qu’induit l’appartenance à un club. Puisque les libertés individuelles et la Démocratie, fût-elle restreinte, étaient brimées, on laissait le bon peuple s’exprimer sur les gradins, autour d’un match de football. Quelques dérapages contrôlés étaient même tolérés, sinon parfois raisonnablement souhaitables. Le football était ainsi instrumentalisé. Un moyen de propagande même, puisque la Tunisie « dont tout tenait du miracle », menait une fantastique chevauchée (77-78) menant à l’épopée de l’Argentine. Sauf que la Tunisie vivait au bord d’une explosion sociale sans précédent. Et la sélection nationale, sur le chemin vers l’Argentine, eut le mérite (ou le tort) d’en avoir retardé l’échéance. Ses exploits en Argentine auront par la suite fait que les plaies sociales de janvier 78 se sont cicatrisées. La Nation était en effet unie, vibrant à l’unisson aux exploits de l’équipe de Chetali. Une kyrielle de joueurs hors pair, condensé et savant dosage de ce qu’il y avait de meilleur dans les grandes équipes du pays…En l’occurrence l’Equipe nationale scellait l’unité de la Nation. Une et indivisible.

Pour autant, il fallait bien se douter que l’instrumentalisation par ricochet du football représentait une arme à double tranchant. Car plus le régime se durcissait et plus le football « se libérait ». Il cristallisait tous les antagonismes, tous les régionalismes, toutes les rivalités entre « citadins », comme c’est le cas-typique- entre Bab Jedid et Bab Souika. Il attisait aussi les feux du régionalisme, dont les plus nourris « dévorent » les passions entre supporters de l’Etoile et ceux de l’Espérance. Justement : on revient à l’approche du départ. C’est hautement politique. Bassement politicien…Et, pour tout dire, simplement obscène.

Il ne s’agit pas là de faire de la morale primaire. Normalement lorsque l’un de nos clubs est engagé dans une compétition internationale, son comportement rejaillit sur tous les Tunisiens, quelles que soient leurs couleurs. Facebook est certainement l’invention du millénaire. Mais c’est malheureusement aussi un vecteur de haine, de régionalisme, voire de racisme, de phallocratie, de propagande obscurantiste…Sauf que cette focalisation sur le football s’explique quelque part.

Focalisation ? Oui, c’est plus que jamais le cas actuellement. Nous sommes en fait en plein paradoxe. À l’époque de la dictature, le football était le seul exutoire toléré. Si ça dérape, la police est là.

Maintenant, en cette époque de Démocratie (appelons-là ainsi), le football devient un exutoire, un défouloir souhaité. En lui-même, ce « dérivatif » sonne le glas des politiques. La révolution du jasmin, faite par les jeunes et récupérée par les patriarches, administre la preuve de ses propres limites. Les politiques bégaient et se répètent. Aucune flamme. Aucun espoir d’apaisement social. Que reste-t-il ? La fuite, le départ en mer pour les âmes désespérées. La mosquée, ou le bar, pour les âmes faibles. Et, par-dessus tous, les dieux du stade… Et un système, le football, qui pourrit de l’intérieur, prêtant le flanc à une surenchère de levées de fonds absolument ahurissantes. Quand le football atteint de telles proportions de gigantisme dans un pays qui s’appauvrit, il suscite autant de passions, autant de chauvinisme et, au final, autant d’antagonismes régionalistes….

Oui, nous faisons tout pour donner raison à Bourguiba : « une poussière d’individus ». Nous ne sommes pas une Nation.

Raouf Khalsi


Météo
Tunis