La France et nous: Ces amours toujours contrariées, mais fatales - highlights.com.tn
Publié le: 7 janvier 2017 à 15h06

La France et nous: Ces amours toujours contrariées, mais fatales

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France Tunisia

« PSG: 24 heures sous tension en Tunisie. » C’est là la manchette dont Le Parisien, pourtant considéré comme étant aussi le journal des Beurs, a barré sa Une au lendemain de cette rencontre amicale /inamicale entre le Club Africain et le PSG. Le mot « tension », qui se serait étalée sur 24heures, est pour le moins exagéré et, surtout, disproportionné. Car, en fait, le PSG avec tous ses staff a débarqué à Tunis à bord du jet privé de son émir qatari Nasser El Khélaifi (le 3 janvier au soir), a directement relayé le Golden Tulip à Gammarth, s’est familiarisé le lendemain matin avec la pelouse de Radés, sous bonne escorte tunisienne, puis regagné l’hôtel et ne s’est rendue à Radès que deux heures avant le match.

Bien entendu, à la vue de la bataille rangée entre Clubistes sur les gradins, l’émir pétro-milliardaire a décidé qu’il fallait laisser les Tunisiens s’expliquer entre eux, renonçant au trophée. Tout comme il s’y est rendu, le PSG a quitté le stade sous forte escorte (tunisienne bien sûr), cette même escorte qui l’a raccompagné à l’hôtel, puis à l’aéroport. On s’est décidément trompé de « tension ».Car, depuis la programmation de ce match, Emry, entraineur du PSG avait bien exigé que l’équipe regagnât Paris directement après la fin. C’est comme ça avec les grandes équipes qui daignent charitablement se produire dans un pays, disons, « mineur ».

Pour autant, seul Le Parisien aura exagérément extrapolé. Les autres journaux, dont l’incontournable L’Equipe, se sont limités à analyser la rencontre, parce que les malheureux événements qui se sont produits sur les gradins ne visaient pas les Français. Par ailleurs, il y avait près de 2000 ressortissants français dans les gradins : ils n’ont subi aucune tension ! Et puis, il y avait ce copieux plateau d’avant-match, aux abords de la pelouse sous la direction de Razi Ganzoui en l’honneur de l’émir qatari et du président clubiste, tout content de jouer aux magnats.

Quelque part cependant, il faudra bien que l’on creuse ce côté passionnel qui s’empare des âmes chaque fois qu’il s’agit de la France et des Français. Les énergumènes qui ont crevé son œil à un pauvre agent de l’ordre ne visaient pas les Français. C’est une affaire tuniso-tunisienne, par ailleurs symptomatique de ce hooliganisme qui sévit dans nos stades dans le fil droit de la déplorable mécanique d’une société tunisienne plus que jamais névrosée et en proie à une logique, oui une logique ! de la violence. C’est le tribut de la révolution disent fallacieusement les sociologues qui se sont relayés sur les plateaux après le match. Fallacieusement, en effet, parce que la violence dans nos stades a toujours existé. Le régime de Bourguiba, puis celui de Ben Ali, les canalisaient parce que le football était le seul défouloir et c’est la règle dans les systèmes totalitaires.  Qui dit d’ailleurs que les hooligans de Radés ne sont pas infiltrés par des groupuscules salafistes ou ultra-communistes, si ce n’est carrément baathistes ?

Maintenant, pour revenir à la France, il ya quand même du côté français, comme du côté tunisien, une exacerbation des passions. La France se replie sur elle-même. Le pays où s’exprime le mieux le communautarisme, et bien mieux qu’en Amérique et qu’en Angleterre, est aujourd’hui taraudée par une impulsion xénophobe qu’alimentent d’ailleurs, malheureusement avec beaucoup de succès, les incertitudes de la Gauche et la montée vertigineuse du Front national qui veut à tout prix faire de Marine LePen une nouvelle Jeanne D’Arc.

C’est à ce titre que la manchette du quotidien Le Parisien attise les feux et accentue aussi le mal-vivre communautaire de la ville des lumières. Paris cristallise tout en effet. C’est le plus grand melting pot de la planète. Les trois quarts des supporters du PSG sont des beurs de la troisième, de la quatrième et, bientôt, de la cinquième génération. Ils sont français, mais pas universellement français. Ils expriment d’ailleurs cette forme de ségrégation, comme au mois d’octobre 2008, lors du match amical entre la France et (décidément !) la Tunisie au stade de France.

La Marseillaise a été sifflée par les beurs et le ministre des sports de l’époque a fait ce malheureux dérapage verbal, déclarant que les matches entre les Bleus et les sélections maghrébines se dérouleraient « désormais dans les banlieues de Paris ». Le fait est là cependant et ce ressentiment s’accentue, sur le plan politique et sur le plan sécuritaire en France, maintenant que la Tunisie exporte des terroristes qui vont faire des carnages à Nice et à Berlin, sans oublier le Bardo et Sousse, où il ya eu beaucoup de victimes parmi les touristes français. Sauf que parler de 24 heures sous tension du PSG ne fait qu’accentuer la psychose. Et cela assène même un coup dur au tourisme tunisien qui ne pourra jamais remonter la pente sans les Français.

Sauf que, de notre part, ici en Tunisie, nous devrions aussi dépasser les vieilles rancœurs. Si la France vit dans ses tréfonds avec une certaine âme maghrébine et qui la torture d’ailleurs, nous autres tunisiens vivons comme avec un syndrome post-colonial. Et ce syndrome fait que nous basculons dans la schizophrénie.

La France est notre premier partenaire, pratiquement en tout et dans tous les domaines. La plus grande proportion parmi nos émigrés vit en France. Une bonne part de notre intelligentsia travaille dans de grandes institutions françaises. La France est aussi « notre » tête de pont vers le marché européen : ce n’est pas peu. La France reconvertit la dette tunisienne en projets d’investissements, alors que le Qatar, les Emirats et l’Arabie Saoudite nous imposent des taux carrément cyniques, et que la Turquie (curieux d’ailleurs que l’Empire Ottoman ne ravive pas en nous un autre syndrome post-colonial) inonde nos marchés parallèles de camelotes et de glibettes.

Sans doute, sommes-nous encore dans le dépit alimenté par les premières réactions françaises au déclenchement de la révolution. Il conviendrait aujourd’hui de dépasser tout cela. La Tunisie l’un des pionniers de la Francophonie a, elle aussi, besoin d’assumer un certain roman des origines. C’est-à-dire la force conquérante. L’ouverture. Il n’est pas indifférent qu’Olivier Poivre D’Arvor ait rappelé, lors de la cérémonie de présentation des vœux du nouvel an aux médias, que la Tunisie a épaté le monde avec Hannibal et le Printemps arabe dont elle est le berceau. Un match de football n’est toujours qu’une manifestation d’arène. Mais 250 millions d’espace francophone, c’est là l’enjeu. Ce n’est pas le Maghreb mort-né. Et encore moins les mirages arabes.

Raouf Khalsi


Météo
Tunis