Publié le: 8 septembre 2017 à 17h44

L’architecte, le maître d’œuvres, les comparses et les…râleurs

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chahed - essebsi

Simple jeu de chaises musicales ? Changer les têtes, juste pour débrider l’atmosphère oppressante de ces derniers mois ? Se faire l’écho de la Vox populi, celle-là même qui ressent au jour le jour l’effritement du tissu socio-économique ? Donner de l’os à croquer aux chiens qui crient leur rage ? Youssef Chahed est décidément loin de l’empathie du mois d’Aout 2016 quand, crédule et un peu trop romantique, il scandait du haut de la tribune du Parlement que « nous devions nous tenir debout pour la Tunisie… ».

Tout le long d’une année d’exercice à la présidence du gouvernement, il aura vu trop de désenchantements autour de lui. Trop de défections aussi. S’il est vrai que les indicateurs sécuritaires sont bons, d’autres secteurs tout aussi vitaux, tels la Santé publique, les finances (elles surtout), l’enseignement et les transports (nerf social par excellence) battaient lamentablement de l’aile. Autant, lui, le Chef du gouvernement est discret jusqu’à l’ascétisme, autant bon nombre de ses ministres était porté sur l’exhibitionnisme. Néji Jalloul qui se prenait pour un réformateur illuminé. Anissa Merai qui préside une cérémonie de mariage dans un hôpital qui se fout de la charité. Anis Ghédira qui prend le métro pour « palper le calvaire quotidien des usagers ». Fadhel Abdélkéfi qui s’est vite érigé en super-ministre, mais qui n’a jamais tenu un discours cohérent : un jour, la situation économique est catastrophique, un jour, il y a une embellie qui se profile à l’horizon. Et puis, un gouvernement rattrapé par les affaires, en ces temps où Youssef Chahed sonne la charge contre la corruption, cela paraît contradictoire. Il fallait donc changer. Le problème c’est changer qui et quoi et comment.

Qui changer, Youssef Chahed est le premier à identifier les maillons faibles. Quoi changer, au-delà du nécessaire replâtrage institutionnel, le Chef du gouvernement consent enfin à l’idée que les ministères cocotte-minute ne sont toujours là que parce que la nature a horreur du vide. Sur ce plan, il n’a pas pu agir parce qu’il fallait contenter presque tous les partis, quitte à s’accommoder de département virtuels. Et donc inutile. Reste le comment et ce fut là le nœud gordien…

Pris en tenailles

A un certain moment, on l’a vu pris en tenailles entre Nida Tounes et Ennahdha. Depuis Le Lac, Hafedh Caïd Essebsi formulait de véhémentes injonctions : son parti, le premier tel que consacré par les urnes de 2014, devait le plus normalement du monde se tailler la part du lion. A Montplaisir, Rached Ghannouchi et, surtout, le tribun patenté du Mouvement, Noureddine Bhiri, martelaient qu’il fallait juste combler les portefeuilles vacants, tout en « ordonnant » que ses ministres ne fussent pas touchés, que Hédi Majdoub (leur homme de main) restât en place et que l’enseignement revînt à un ministre nahdhaoui, ce qui préparerait le terrain pour instituer la dernière dangereuse trouvaille de Ghannouchi : les « Wakf », c’est-à-dire les fondations qui présideraient à l’enseignement dans le pays. A terme, l’enseignement ne serait plus laïc. Sauf que, Youssef Chahed qui avait déjà subi les coups de boutoirs de Rached Ghannouchi lui intimant de ne pas se porter candidat à la prochaine présidentielle, savait qu’il ne pouvait pas seul tenir tête à Ennahdha. Il aura certes réussi à tenir la dragée haute à Hafedh Caïd Essebsi, mais avec les Nahdhaouis, il fallait une artillerie lourde. Qui, en dehors de Béji Caid Essebsi ?

On sait que le Président est parfaitement à son aise dans ce jeu d’échecs. Il sait renvoyer tout le monde dos à dos. Mais il sait surtout lancer des fléchettes acérées contre tous ceux qui se hasardent à transgresser les lignes (rouges) qu’il leur a tracées. Contre toute attente, il donne une désormais fameuse interview (presqu’à la veille de l’annonce de la nouvelle équipe gouvernementale) dans laquelle il descend en flammes Ennahdha, déclarant qu’il avait essayé de la ramener dans l’aire civique et avouant ainsi un certain désenchantement. Une dénonciation du deal de Paris ? C’en est l’air et en tous les cas les signes avant-coureurs sont évidents. Et il ne faut pas croire qu’Ennahdha n’en ait pas frémi. Car, comme par enchantement, elle appelait ses parlementaires à accorder leur confiance au nouveau gouvernement !

Tabous qui sautent

C’est finalement là qu’on ressent l’impact du Président dans ce remodelage gouvernemental. Il perce carrément les tabous et suggère à son Chef du gouvernement des hommes au-dessus de tous soupçons, quand bien même ils auraient été ministres des temps de Ben Ali. Fin de l’exclusion donc. Fin de l’ostracisme contre des hommes intègres.

Du coup, c’est la levée de boucliers de la part de Imed Daïmi à l’annonce du retour de Abdelkrim Zebidi à la Défense. Ce monsieur était là au moment où le pays risquait d’être mis à feu et à sang, les derniers mois ayant précédé la Révolution et les deux années qui s’en sont suivies. Il a su préserver l’intégrité territoriale du pays, envers et contre les escadrons de Daech et les phalanges guerrières libyennes. Mais puisque nous sommes en mal de mythologies, tous les mérites en sont revenus au Général Rachid Ammar. Pas vrai du tout. Et puis c’est bien Abdelkrim Zebidi qui sut envoyer l’hérétique Moncef Marzouki sur les roses, dénonçant « le crime d’Etat » ayant emporté Chokri Belaïd.

Le deuxième coup, c’est la nomination de Hatem Ben Salem à l’Enseignement, poste qu’il avait occupé sous le régime de Ben Ali. C’est aussi un poulain du Président qui le préparait au grand saut pour ainsi dire pour l’avoir nommé à la tête de l’Institut des études stratégiques. Même raisonnement pour Ridha Chalghoum, ex-ministre des Finances de Ben Ali ,doté d’une grande perspicacité et qui est du reste très introduit auprès des instances internationales. D’ailleurs, il y a une donnée de référence : Mohamed Ghannouchi, ex-premier ministre de Ben Ali, économiste de premier plan, savait qui placer dans les secteurs économiques et financiers.

Reste ce que bon nombre d’observateurs désigne comme étant une énigme : Lotfi Brahem à la tête du ministère de l’Intérieur. Un colonel-major patron de la Garde Nationale à l’Avenue Habib Bourguiba, cela ne s’était pas fait depuis Habib Ammar. Comment et pourquoi ? D’abord, il faut bien admettre que Hédi Majdoub se faisait un devoir de n’en référer qu’à Montplaisir : il s’est donc trompé de « kibla ». Aux yeux du Chef du Gouvernement, il n’était pas sûr, d’autant que la police, avec ses syndicats croisés n’était pas toujours prompte à canaliser les innombrables sit-in. Ce n’est pas non plus par hasard que Youssef Chahed se soit résolument appuyé sur la maestria de la Garde Nationale dans les coups de filets de la lutte contre la corruption. Dans cette opération, appelée maintenant à repartir de plus belle, Lotfi Brahem a été fidèle au poste. Maintenant que les résidus du CPR et d’Al Harak y voient la patte de Kamel Letaief, leur démon, ceci ne change rien à la donne. Ce choix est le fait de Youssef Chahed et dès lors qu’il s’agit de ministère régalien, l’avis du Président est essentiel.

Maintenant, on entend dire un peu partout que Youssef Chahed n’a plus droit à l’erreur. Quelque part, il s’est fait violence (parce que ce n’est pas son option préférée) en tenant compte des quotas partisans. Il reste néanmoins fidèle à l’esprit de l’Accord de Carthage. Béji Caïd Essebsi en sort renforcé : il jongle en effet avec une constitution inhibitrice, y apportant des recettes présidentialistes, comme savait le faire De Gaulle. Pour sa part, Youssef Chahed y puise de nouvelles raisons, de nouvelles motivations et est aussi conforté dans son rôle et dans son statut. C’est lui le maître d’œuvre. Et contrairement à ce que disent les négationnistes, ce remaniement il ne l’a pas subi. Il paraît même requinqué avec ce « gouvernement de guerre ».

Raouf Khalsi


Météo
Tunis