Le livre-évènement de Habib Ammar «co-artisan» du 7 novembre: La boite noire a-t-elle révélé tous ses secrets ? - highlights.com.tn
Publié le: 5 février 2017 à 18h13

Le livre-évènement de Habib Ammar «co-artisan» du 7 novembre:
La boite noire a-t-elle révélé tous ses secrets ?

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Il n’est guère d’exercice plus que le témoignage d’un protagoniste sur les hauts faits de l’Histoire. C’est là la gymnastique périlleuse à laquelle s’est plié Habib Ammar, sur insistance de ses proches dont sa fille Maha, la benjamine de ses enfants, le colonel Boubaker Ben Kraiem, un camarade de promo ( comme le fut Ben Ali) et naceur Jeljeli, l’éditeur et ami.

Le jour où Habib Ammar a programmé la présentation et les dédicaces, on a eu à lire des spéculations malicieuses sur quelques feuilles de choux. ? « Vérité ou règlements de comptes ? », lisait-on. Quelques jours auparavant, un certain Hédi Baccouche lançait la fronde. On ne pouvait s’en étonner outre mesure : Hédi Baccouche est depuis longtemps dans une logique révisionniste et négationniste. Même l’allégeance à Ennahdha lui a été refusée.

Or beaucoup de Tunisiens ayant vécu le 7 novembre 87 attendaient que la lumière fût faite sur ce qui s’est réellement passé ; sur les circonstances ayant infléchi la déposition de Bourguiba et l’accès à la magistrature suprême de son premier ministre, Zine El Abidine Ben Ali.

La voix serrée par l’émotion,  le Général Habib Ammar qui ne s’est jamais déjugé ni renoncé à ses galons, faisait un exposé, d’abord comme haut gradé de la Garde nationale, comme ministre d’Etat à l’Intérieur, comme diplomate et aussi comme organisateur des Jeux méditerranées de 2002 puis du complexe SMSI. Il fallait donc que ce livre sorte. Qu’il vienne enrichir la mémoire collective et qu’il jette des éclairages sur certaines zones d’ombre. Naturellement c’est aussi le livre de la vie. Il assuma en effet de hautes charges, fut chargés de missions périlleuses, en Afrique, au Liban, puis comme ministre d’Etat à l’Intérieur, pour se retrouver aussitôt emmuré en résidence surveillée.

Un impératif historique

Mais revenons en arrière. Au paysage sociopolitique qui  prêt à l’éclatement durant les années 1986-1987 et fit le lit du 7 novembre. Habib Ammar était le patron de la Garde nationale. Ben Ali, directeur de la sûreté nationale, depuis qu’il a été rappelé de Pologne par Mohamed Mzali pour rétablir l’ordre en pleine effervescence sociale ayant abouti à la guerre du pain . Au Palais, Bourguiba voyait rouge. Il avait « répudié » Wassila ; ordonné l’arrestation d’Ahmed Mestiri à la caserne de l’Aouina, c’est à dire sous le responsabilité de Habib Ammar. Celui-ci le traita dignement et prit même des risques pour faciliter les visites de son épouse.

Mais le fait est là : l’ascension fulgurante de Ben Ali en 1986 était due à précarité de la situation sécuritaire. Ben Ali et Ammar ne pouvaient que collaborer étroitement. Bourguiba était balloté au gré des intrigues florentines au Palais et la guerre pour sa succession. Mansour Skhiri d’un côté ; un peu plus loin on gardait un œil sur Sayeh… Puis tout s’égrène. Le 8 juillet, Mohamed Mzali était limogé. « Injustement écrit Habib Ammar ». Il était destiné à l’emprisonnement. Mais il réussissait à s’échapper et à partir à l’étranger. Ali et Ammar  craignaient à juste titre le courroux de Bourguiba. Mais comme il l’écrit dans le livre « Ben Ali et moi-même étions bien placés pour faire  les frais de cette exfiltration méticuleusement   préparée. »

La tête de Ghannouchi

Il se trouve néanmoins  que Bourguiba avait la tête ailleurs. Le  mouvement de la tendance islamique, celui qui devait devenir Ennahdha, avait perpétré des actes terroristes. Rached Ghannouchi et les siens programmaient l’assassinat de Bourguiba ce qui aurait  abouti à un bain de sang. Et pour sa part Bourguiba était dans une logique rédemptrice  et répressive. Il voulait coûte que côute la tête de Ghannouchi. Celui-ci fut condamné à la perpétuité le 27 septembre 86. Ben Ali, désigné premier ministre le 2 octobre qui suivit était face à un dilemme : mécontent du jugement Bourguiba fit appel et le tribunal prononça la sentence suprême. Mais Ben Ali temporisait. L’exécution de Ghannouchi aurait provoqué une guerre civile. Le leader en était de plus en plus irrité.

Le tournant allait néanmoins survenir le 27 octobre 1987. « La goutte d’eau qui fit déborder le vase », écrit Habib Ammar. Saida   Sassi informe Ben Ali que le Président allait le limoger. A 1h30, il appelle Habib Ammar à le rejoindre à son domicile, rue 1er juin. Il y trouva Hédi Baccouche, ministre des affaires sociales (nommé sur suggestion de Kamel Letaief), Mohamed Chokri et le même Kamel Letaief, tous deux amis intimes de Ben Ali. Et à propos de Kamel Letaief justement, Habib Ammar écrit qu’il lui avait été présenté par feu Général Abdelhamid Echeikh. Ammar écrit qu’il entretenait «une amitié tumultueuse avec lui et qu’il avait joué un grand rôle dans la carrière  de Ben Ali jusqu’à l’accession de celui-ci au Palais de Carthage. Puis Kamel Letaief en fut ejecté par Leila devenue Ben Ali». Cette nuit là donc, Ben Ali annonce à ses amis qu’il allait démissionner. C’est là, à notre avis, le reflet de la fragilité psychologique du futur dictateur. Cette même fragilité qui l’a poussé à la fuite le 24 janvier 2011… Sauf que Bourguiba, dévoreur d’hommes, était tout autant cyclotimique. Il ne signifia guère de limogeage à Ben Ali. Mais,le jour même, recevant Chedli Ben Jedid,il lui dit : « Hanini ala tounes ». Grave .

Ennahdha et le coup d’Etat programmé

Sauf que l’étau se resserrait. Ben Ali apprend en effet par les services secrets que les Islamistes préparaient un coup d’Etat pour le 8 novembre, jour de la célébration par le Président de La Fête de l’Arbre. Il fallait donc prendre les devants. Ben Ali Et Ammar planifièrent alors la déposition de Bourguiba. Ils l’avaient planifié seuls, dans une résidence à La Soukra. La date fixée était pour le 7 novembre. Puis Ben Ali convoqua à son bureau Slaheddi Baly, ministre de la défense, le ministre de la santé, les chefs d’états majors de l’armée, Hédi Baccouche. Pour sa part Habib Ammar prépara ses « fidèles » de la  caserne de Laouina, les chargeant de proceder à la relève de la garde présidentielle. La ligne téléphonique de la région de Carthage-la Marsa fut coupée. Puis Ben Ali et Ammar se dirigèrent au domicile de Hédi Baccouche pour le charger de rédiger le manifeste du 7 novembre. Des engins furent placés autour du Palais présidentiel. Et ce fut le 7 novembre. Techniquement, ils étaient eux seuls à le mettre à exécution. Bourguiba fut évacué au Palais de Mornag. Ben Ali devint Président en vertu de l’article 57 de la constitution, Habib Ammar nommé ministre d’Etat à l’Intérieur et Hédi Baccouche, premier ministre.

Le retour  des choses

Dans le ferveur du changement personne ne prévoyait que le Pouvoir et le népotisme allaient enfanter un monstre.

Jouant sur le manque d’expérience de Ben Ali, Hédi Baccouche réglait ses comptes avec le PSD le travestissant en le sinistre RCD. Il prit part aussi à la cabale contre Habib Ammar, aussitôt assigné à résidence sur une présomption de malversations d’affaires  entre son fils Douraied et l’homme d’affaires Hmila. Kamel Letaief fut pris en grippe par Leila Trabelsi. Son celèbre bureau de la Soukra fut même saccagé ; puis sa voiture (en 2011) et il fut incarcéré après une interview au vitriol sur les colonnes du Le Monde, dans laquelle il dénonçait le despotisme et le népotisme dans le clan des Trabelsi.

 Il reste cependant un détail. Habib Ammar affirme dans son livre qu’il a rendu visite à Bourguiba à Monastir et qu’il a constaté que le leader était bien traité, qu’on lui ramenait son yaourt de France et qu’on lui préparait les plats qu’il affectionnait. Il se fait bonne conscience, parce que Bourguiba était en captivité et qu’il était maltraité.

Enfin , pourquoi Ben Ali s’est-il retourné contre tous ceux qui ont fait le 7novembre avec lui ? C’est simple : on appelle cela le complexe de Perrichon, un homme qui a tué son sauveur parce que sa vue en diminuait les mérites. C’est un axiome de sciences po.

Raouf Khalsi


Météo
Tunis