JCC2017


Publié le: 20 mars 2017 à 15h31

Le silence strident de Bourguiba : « Cessez de m’instrumentaliser ; qu’avez-vous fait de l’Indépendance ! »

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Nous avons hérité des Français le sens du pathétique, la propension à l’emphase et ces formules faussement solennelles soit pour rappeler leur grandeur passée (leur côté Napoléon) ; soit pour rappeler leur odyssée martyr (leur côté Jeanne D’Arc). On ne saurait dire par quel transfert psychologique, nous sommes restés imprégnés par ces déterminismes. Soixante et un ans après, nous sommes toujours dépourvus de repères identitaires tels qu’a cherché à les établir un Bourguiba qui, en 56, parlait de « poussières d’individus » et qui, dans son empressement à bâtir l’Etat- Nation basculait rapidement dans le despotisme éclairé, s’érigeant en Combattant suprême, un peu trop suprême, en fait.

Par un curieux et même cynique retour des choses, la « bienpensance » politique s’empresse d’exhumer les recettes bourguibiennes pour, dit-elle, rebâtir une Nation, à défaut d’un Etat, puisque, de toutes les manières, ces deux composantes essentielles de la souveraineté s’effilochent. Mais, des fonds des ténèbres, la voix de Bourguiba et son regard bleu-azur (ceux-là mêmes dont Ben Ali avait cru exorciser les Tunisiens), eh bien cette voix et ce regard ré émergent pour mieux nous tourmenter : qu’avons-nous fait de notre indépendance ? Qu’avons-nous fait de l’Etat ? Où en sommes-nous de notre souveraineté ? Et, finalement, qu’évoque pour nous un certain 20 mars 1956 ?

La longue histoire de la Tunisie, telle que minutieusement retracée par feu Habib Boularès, est en effet faite de convulsions, de grandes conquêtes, mais aussi d’asservissement, d’abord à Rome, puis à l’Empire Ottoman et, enfin, à la France. Si Rome est désormais loin, voilà que les Frères musulmans de chez nous nous ramènent sous le seau satanique de la Sublime Porte, dans laquelle trône désormais un nouveau despote répondant au nom d’Erdogan.

Pour Rached Ghannouchi et ses dévots d’Ennahdha, l’islamisme turc représente le meilleur véhicule de l’expansionnisme d’un islam fantasmé, ritualisé comme par un effet de « talmudisation » si bien décrit par Youssef Seddik dans son ouvrage L’arrivant du soir. A cela s’ajoutent les intérêts sordides cultivés avec Doha dont la princesse-bédouine Chikha Mouza vient de nous en présenter un échantillonnage, lors de sa récente visite à Tunis. Elle est venue en effet en conquérante. Et cela mettait Béji Caïd Essebsi dans l’embarras : il devait bien concéder ça à son « frère » Rached. Qu’en aurait pensé Bourguiba ? On sait que le « Zaim » promenait un regard ostensible sur ce qu’il appelait les « féodalités arabes ». Il voyait du reste d’un œil sceptique la propension de son premier ministre Mohamed M’zali à orienter les intérêts de la Tunisie vers les pays du Golfe dont il connait « l’avarice péremptoire », telle que l’a qualifiée Hassan II sur les colonnes du Le Monde au lendemain de l’invasion du Koweit par Saddam.

Que nous reste-t-il pour clore ce chapitre des colonisations ? La France assurément. Or où en sommes-nous aujourd’hui de nos accommodements post-coloniaux dont, très vite, Bourguiba a su en exorciser le peuple tunisien faisant de l’ennemi d’hier le premier partenaire à l’aube de l’Indépendance, même s’il a quand même nationalisé les terres et enclenché la bataille de Bizerte sonnant la charge de la décolonisation des pays d’Afrique sous le joug français après avoir joué un rôle de premier ordre dans la libération de l’Algérie.

Or, après lui, Ben Ali voulait à tout prix désengager la Tunisie du processus de partenariat avec la France. Et, surtout, à l’époque de Mitterrand et du règne des socialistes, du fait que ceux-ci dénonçaient la dictature, conditionnaient l’aide de la France à la Tunisie à l’acceptation des droits de l’Homme, accordant du reste l’asile politique à tous les opposants à l’instar d’un Marzouki qui, une fois installé à Carthage, aura vite fait de lui tourner le dos.

Au demeurant, on sait bien que la commémoration de l’Indépendance s’est depuis longtemps diluée dans le temps et dans l’espace. La globalisation fait que cette indépendance se limite à l’intégrité territoriale du fait que nous sommes restés dépendants, sinon carrément asservis aux organismes internationaux, vivant sous l’épée de Damoclès de la Banque mondiale et subissant les coups de boutoir du FMI, véritable tribunal de l’inquisition. Mais nous l’aurons cherché. En six années de « révolution » tous les équilibres macro économiques se sont déglingués. Et puis pourquoi avoir peur de le dire : les indicateurs d’avant le 14 janvier 2011 étaient au vert. C’est le mode de gouvernance de la Troïka, avec son armada de nouveaux corrupteurs des dieux, qui sont à l’origine du dépérissement de l’économie et de l’aggravation des disparités régionales et sociales. Le constat du grand Mansour Moalla sur les colonnes de La Presse est sans appel : nous creusons notre tombe nous-mêmes, l’Etat s’effiloche, si ce n’est qu’il n’y a plus d’Etat en tant qu’autorité et cette spirale dépressive nous conduit droit vers des dépendances encore plus coercitives que la colonisation elle-même.

Il est de bon temps d’aller se recueillir à chaque fête de l’Indépendance sur la tombe de Bourguiba. Hafedh Caïd Essebsi l’a même fait le 19 et non le 20 mars. Mais, en fait, tous ceux qui s’y rendent y vont la peur au ventre, pour peu qu’ils aient un atome de patriotisme dans le sang. Ils ont peur que Bourguiba ne ressurgisse et ne leur demande ceci : « qu’avez-vous fait de l’Indépendance ? ». Et surtout qu’il ne leur balance à la figure ce sermon lourd de sens et lourd d’avenir : « cessez de m’instrumentaliser ! »

Raouf Khalsi


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Tunis