Publié le: 24 juillet 2017 à 18h21

L’énigme Kamel Letaief

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L’audition au Parlement du Chef du Gouvernement sur la campagne de lutte contre la corruption aura été au moins révélatrice de la frilosité de certains faucons d’Ennahdha, ameutés par leurs complices chroniques de l’ancien CPR, devenu « Al Irada ». Du coup, les masques tombent : « l’effet Chafik Jarraya » est en train de les tarauder. Et, à la faveur d’une logique fallacieuse, ces hommes qui ont toujours avancé masqués, appellent par ricochet à ce que Kamel Letaief soit à son tour arrêté. Que détiennent-ils contre lui ? La réponse officieuse du gouvernement est venue de Mabrouk Korchid, Secrétaire d’Etat aux domaines de l’Etat et aux affaires foncières, dans une édifiante interview sur les colonnes de « La Presse » : « ceux qui détiennent des preuves de corruption contre Kamel Letaief, qu’ils nous les présentent ». Mais en fait qui est cet homme ?

On le dépeint comme étant un lobbyiste de premier ordre. Influent des temps de Mohamed M’zali, très ami avec Mezri Chekir auprès desquels il a eu son baptême de feu politique, il a été aussi le mentor de Zine El Abidine Ben Ali, son ami intime et il a été aussi son bienfaiteur quand il fut éjecté par Driss Guiga du ministère de l’Intérieur (Ben Ali était Directeur de la Sûreté nationale), avant d’être repêché par Mzali, sur instigation de Kamel Letaief lui-même, et désigné ambassadeur en Pologne.

Une traversée du désert en somme. Mais un lobby était né. Car Kamel Letaief avait le virus de la politique dans les veines. Déjà, en 84, il se désengageait de l’empire bâti par son père : Les établissements Youssef Letaief. Il ne cultivait pas en effet de rapport à l’argent. Pour lui, argent et politique représentent un cocktail explosif. Il y a là aussi une part d’ascétisme. Sinon, pour lui, seule la Tunisie compte. Mi- ange, mi- démon, au retour de Ben Ali au pays pour stabiliser la sécurité en pleines émeutes de la guerre du pain, Kamel Letaief voyait déjà en lui le futur successeur de Bourguiba. Il mit à sa disposition toute une intelligentsia, le gratin des médias et le soumit à une méthodique opération de casting, de préparation psychologique tendant à lui faire prendre confiance en ses moyens.

Telle une mécanique inébranlable, l’ascension de Ben Ali aboutissait le plus normalement du monde au 7 novembre qui avait libéré les Tunisiens et autorisait de légitimes espérances. Que de laudateurs, de lèches-bottes, d’intellectuels organiques, de politiques brimés par le règne Bourguiba, dont les militants du MDS, comme Daly Jazi, Saadoun Zmerli, ne défilaient-ils pas chaque jour à son fameux bureau de La rue Beyrouth…Il les écoutait, les sondait et puis il décidait de ce qui devait être suggéré au Président Ben Ali. Quelque part il se considérait légitimement comme étant l’un des protagonistes du 7 novembre. Cacique, c’est le propre des lobbyistes, il affectionnait une formule : « les nôtres ». Sa puissance s’étendait même, jusqu’aux arcanes difficiles à domestiquer, ceux de l’UGTT. Et comme il a programmé l’ascension de Ben Ali, il mit en branle celle de Smail Sahbani à la tête de la centrale syndicale ce qui a procuré au pays de bonnes années de paix sociale.

Le tribut de la puissance, puis la disgrâce…

Or, tout en étant très puissant et absolument influent dans les centres névralgiques de la décision souveraine pour le pays, Kamel Letaief avait aussi des ennemis. Le premier à s’être déclaré ce fut Abdallah Kallel, alors ministre de l’Intérieur qui mettait au point une espèce d’holdup institutionnel à la faveur d’un bouleversement de la cartographie du pays à travers une dangereuse redistribution des collectivités locales. Ce fut là un premier combat. Sinon, il avait infléchi, son plus grand succès de lobbyiste, la réconciliation nationale impliquant les islamistes, dont les chefs et les faucons étaient à deux doigts d’être exécutés sur ordre de Bourguiba. Force est de reconnaitre que Ben Ali, et derrière lui, ses hommes les plus rapprochés, les ont sauvés de la potence.

Sauf que l’idylle ne dura pas longtemps. L’état de grâce était en effet chamboulé par une révolution de palais dans lequel Leila Ben Ali faisait son irruption comme première dame. Kamel Letaief piqua une colère avertissant son ami et son frère qu’elle allait le salir. Ben Ali choisit sa femme qui eut vite fait de l’isoler et de le couper de la sensibilité du peuple. Un putsch dans les règles. Kamel Letaief tomba inévitablement en disgrâce. Il entamait ainsi une longue traversée du désert. Mais le courroux du couple Ben Ali ne s’était pas pour autant assouvi. D’abord ses bureaux incendiés. Ensuite sa voiture saccagée alors qu’il était chez son coiffeur au Kram, en termes de punition pour s’être rendu à un diner, avec un certain… Béji Caid Essebsi chez l’ambassadeur américain et l’on connait la sainte horreur que vouait Ben Ali aux injonctions américaines quant au recul des droits de l’Homme et la mise au pas de la Ligue des droits de l’homme.  Enfin, ce fut son incarcération en 2001, directement à son retour de France où il avait donné une retentissante interview au journal Le Monde, interview dans laquelle il fustigeait l’installation d’un régime dictatorial, le népotisme et la mainmise du clan des Trabelsi sur les leviers de l’économie.

Et ce fut la révolution.

Kamel Letaief sentit son heure «  re-sonner », au même titre que les victimes de l’ancien régime. Sauf qu’il y avait déjà contre lui un certain Hédi Baccouche, lobbyiste lui aussi, mais qui considère que Kamel Letaief était derrière son limogeage alors qu’il était premier ministre de Ben Ali. Les islamistes, dans leur délire rédempteur, oubliaient que Kamel Letaief étaient derrière l’amnistie générale décrétée par Ben Ali au lendemain du 7 novembre. Les politologues appellent cela le complexe de Perrichon qui veut qu’un être ne supporte pas la vue de son bienfaiteur au point de le tuer.

La Troïka, pour sa part, le prenait en grippe, sur instigation de l’hérétique Marzouki. Letaief est trainé dans la boue. Il est interdit de voyage, cependant que les Imed Dghij et ses ligues de protection de la révolutions, ameutés, encore par Marzouki, cherchaient à l’agresser physiquement. On lui reprochait une certaine influence sur les cadres de la police et ses liens étroits avec Taoufik Dimassi et Nabil Abid. On connait la suite. A la fin, on a rien trouvé contre lui. Et pas plus à cette époque que maintenant. Oui, il a l’écoute de Béji Caid Essebsi, mais pas dans le sens de l’osmose qu’il exerçait sur Ben Ali. Il n’en reprend pas moins ses vieilles recettes de lobbying influent. Jusqu’à quelle limite ? Disons jusqu’à une certaine limite.

Ses ennemis n’en demeurent pas moins tenaces. Et on l’a vu à travers certaines ripostes à Youssef Chahed au Parlement.  On lui a ouvertement dit : puisque vous avez arrêté Chafik Jarraya, arrêtez aussi « son alter ego », Kamel Letaief. Quel rapport ! Est-ce parce qu’un jour Jarraya a déclaré qu’il avait demandé à Kamel Letaief de « retenir ses chiens, pour qu’il retienne les siens ». Et pourtant il n’y a pas de lieu de comparaison entre les deux hommes : le premier est un homme d’affaires en intelligence avec des groupuscules terroristes libyens, l’autre tout bonnement une bête politique qui a lui aussi ses sphères d’influence.

Corruption ? Il faudra le prouver. Quelque part, il faut apprendre à balayer devant chez soi. Ainsi de Mohamed Ben Salem, faucon d’Ennahdha qui traine lui-même des casseroles des temps où il était ministre de l’Agriculture, qui a carrément déstructuré les gardes-forêts et dont le gendre est Salim Ben Hmidane, « l’homme qui a trahi la Tunisie », selon les paroles de Mabrouk Korchide, dans l’imbroglio BFT. Rafik Abdessalem, alias Bouchlaka, sera-t-il un jour sérieusement bousculé pour l’affaire du Sheraton Gate ? Et maintenant que Youssef Chahed s’attaque aux associations douteuses, la lumière sera-t-elle faite sur le financement occulte de Tunisa Charty, filiale de Qatar Charity, dirigée par Abdelmonem Daimi, frère de  Imed Daimi, éminence grise de Moncef Marzouki ?

Ce n’est là, en somme, qu’une ébauche de décryptage d’un personnage qui vit à coups de come-back, politiquement insatiable mais qui cultive aussi le mystère autour de lui. Chacun le perçoit à partir d’un angle propre. Mais ce qui est sûr, c’est qu’il s’accomplit dans l’adversité. Jeu dangereux. Mais c’est son choix… Entre temps, il fait l’actualité.

Raouf Khalsi


Météo
Tunis