L’idéaliste (égaré) se veut bête politique (sans armure) - http://highlights.com.tn
Publié le: 28 février 2018 à 14h08

L’idéaliste (égaré) se veut bête politique (sans armure)

Partager

chahed

Paul Valery disait : « La politique c’est l’art d’empêcher les gens de se mêler de ce qui les regarde ». Au-delà de l’assurance qu’on lui connait, de ses rébellions contre les injonctions de Hafedh Caïd Essebsi, de la mésentente cordiale avec son « protecteur », Béji Caïd Essebsi,  ou encore de la manière dont il a courageusement envoyé Rached Ghannouchi sur les roses quand celui-ci l’appelait ingénument de ne pas se présenter à la Présidentielle de 2019, au-delà de tout cela donc, Youssef Chahed nous a paru verser dans une espèce de suffisance qui ne lui ressemble pas. Et cette suffisance frise quelque peu l’arrogance. Il aura utilisé le « je » une bonne vingtaine de fois. Autant de fois, il aura parlé de lui à la troisième personne par rapport à son statut de chef du gouvernement. Ceux qui le connaissent de près savent qu’il est d’une grande humilité. Il est rigoriste certes, mais il fait toujours bon chic bon genre.

Cette fois cependant, il se métamorphose en bête politique. Tout est donc politique à ses yeux, lui, qui supportait mal que le Document de Carthage l’eût réduit à jouer aux funambules, avec un cabinet composite, des ministres qui en réfèrent d’abord à leurs partis respectifs ce qui l’acculait à procéder de temps à autre à des remaniements tout à fait périphériques. S’il est vrai que tous ses ministres sont égaux, il en est de « plus égaux que d’autres », pour paraphraser George Orwell. En tous les cas, la règle sacro-sainte veut qu’on ne touche pas aux ministres de Nida et à ceux d’Ennahdha…

Peut-on pour autant affirmer que Youssef Chahed a mangé du lion ?  Plutôt de la vache enragée. Et il ne fait que ça depuis un an et demi. Sauf que, comme le dirait André Suarez, « en politique, la sagesse est de ne point répondre aux questions. (C’est) l’art de ne pas se les laisser poser ». Nous aurons eu donc droit à un tour global de l’état des lieux. Depuis le Bassin minier, depuis le blacklistage, depuis le pouvoir d’achat, jusqu’aux réserves en devises de la Banque Centrale, jusqu’au limogeage de Chedly Ayari et la situation dramatique des foyers universitaires qui prennent feu. Rien que nous ne sachions déjà.

Sauf que Youssef Chahed se focalisait sur les vrais pyromanes à ses yeux : les corrupteurs des dieux, contre lesquels il a enclenché « sa guerre » à lui et dans laquelle il s’est quasiment retrouvé seul contre tous. A la question de savoir si cette guerre, qui lui a par ailleurs valu l’adhésion de tout un peuple, ne s’est pas essoufflée, il répond qu’on s’est attaqué à la grande corruption et que, maintenant, grâce aux Municipales, on aura assez d’outils pour s’attaquer à « la petite corruption ».

Le fait réellement inédit c’est qu’il tresse des lauriers en l’honneur de Nida Tounes dont il revendique, pour la première fois et ouvertement, l’appartenance. Et il le dit dans les accents d’un défi. Par ricochet, il affirme avoir, lui et seulement « lui », autorisé ses ministres à mener campagne pour les Municipales, alors qu’ils sont en butte, chacun dans son domaine, à des urgences brulantes. En tous les cas, il avait bien annoncé le principe à ses interlocuteurs : les ministres sont des hommes politiques, dès lors que le Document de Carthage est d’essence politique. Ça se discute…Quant à la partisannerie, il est lui-même sorti à découvert, encensant Nida Tounes, déifiant Béji Caid Essebsi qui aurait rétabli les équilibres et sauvé le pays d’un bain de sang (c’est en partie vrai) et vantant les mérites de cette machine guère grippée et qui a réussi à placer 7700 candidats.

Le clin d’œil est clair et aisément perceptible : Youssef Chahed se fond de nouveau dans son propre moule originel. Mais, à l’évidence, il est en bleu de chauffe. Son objectif ce n’est pas tant les Municipales. Et lorsqu’il réfute toute spéculation sur ce remaniement ministériel, voire, carrément, sur la chute du Gouvernement, il argumente dans le sens de la durée. Il parle même d’horizons 2022 et déplore, en passant, que l’instabilité gouvernementale durant ses sept années de hautes turbulences ait mené le pays au bord de la banqueroute. Il demande donc du temps et de la patience, ce que son allié Taboubi, dans son ivresse et dans son arrogance du Pouvoir, n’est plus prêt à lui consentir.

Stratégiquement, il aura évité de disserter longuement sur le rôle d’une Centrale syndicale en proie des fantasmes hérités de Habib Achour et qui est en passe de s’installer comme première force du pays…Peut-être sera-t-elle l’unique force d’interposition contre ce que craignent les Tunisiens modérés : la razzia d’Ennahdha qui, elle, planifie pour 2019…Chacun conçoit l’avenir à sa manière et Youssef Chahed a clairement affirmé faire partie de cet avenir. Par rapport à un Mohsen Marzouk ou un Mahdi Jomaa qui s’allient pour lui asséner des coups de boutoirs, il fait figure d’idéaliste…. Or, « ce n’est pas la réalité qui est vulgaire. C’est l’idéal ». C’est de Henry de Montherlant.

Raouf Khalsi


Météo
Tunis