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Publié le: 24 novembre 2016 à 14h59

L’interview qui fait jaser: Eh oui, c’est bien « les pathologies de la Démocratie » !

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« Je vois une lueur d’espoir et j’y vais ». L’espoir, oui l’espoir, un mot chargé de symboles, de responsabilités aussi, parce que l’espoir ne vient jamais seul. Il faut en effet savoir le décrypter dans un univers brumeux. Dans cette sinistrose qui s’amplifie dangereusement. A ce point sommes-nous devenus « démissionnaires », incrédules et sceptiques ?

Bien heureux ces nouveaux dandys parmi les élites qui chantent et dansent sur le volcan. Bien heureux ceux qui, à coups de pamphlets, font agiter le spectre de l’apocalypse pour nous proposer, au final, leurs dogmes et leur nouveau/ancien modèle d’avenir. Nous ne sortirions pas pour autant des gabarits systémiques. Doit-on aller vers les extrêmes, le néo-marxisme que Gilbert Naccache remet au goût du jour au tribunal de l’IVD ? ; sinon l’Islamisme qui ne peut être que globalisateur, ultime exutoire d’un « Islam en colère », mais qui ne saurait en aucun justifier la répression féroce  et les pratiques outrancières du régime Ben Ali ?

A quoi devait-on s’attendre d’autre d’une interview de Béji Caid Essebsi qui campe toujours sur ses certitudes, sur son statut de rassembleur d’une nation en proie aux déchirements et qui ne croit plus en son propre printemps ? N’est-ce pas dangereux de cultiver des réminiscences passéistes et de laisser transparaitre le classique Syndrome de Stockholm et qui fait que les otages que nous étions, devions nous attacher à notre geôlier ? Abir Moussi serait inspirée d’en méditer les implications potentiellement corrosives. Car finalement à quoi aurait servi cette révolution ?

Hélé Béji, l’une des plus grands essayistes tunisiens, a publié un livre au lendemain de la victoire de Béji Caid Essebsi à la présidentielle intitulé Béji Caid Essebsi ou le discours de la méthode. C’est un ouvrage regroupant des chroniques publiées par le journal Le Temps sur la montée de BCE et la force d’interposition au pouvoir à « l’odeur âcre » des années Troïka, marquées du sceau de l’islamisme et dont les pratiques sont plutôt inspirées de celles de Ben Ali. Quand on combat l’ennemi avec les mêmes armes que les siennes, avec en prime, la désinstitutionalisation de l’Etat, on n’a plus le droit de le juger.

Madame Sihem Ben Sedrine devrait, là, faire le distinguo entre la réhabilitation de la vérité, parce que l’oubli est interdit, et les dérives d’un tribunal de l’inquisition ou, simplement de la chasse aux sorcières. Elle en sait quelque chose, elle qui a fait de Farhat Rajhi sa marionnette liquidant rien de moins que les services de renseignements.

Nous disions Hélé Béji. Elle avait dépeint Béji Caid Essebsi président avant même qu’il n’accède à Carthage. Pour l’histoire elle n’y va jamais de main morte. Elle avait même publié un monumental ouvrage intitulé Désenchantement national dans lequel elle attaquait Bourguiba pour son déficit démocratique. C’est pourtant une parente à Wassila Ben Ammar.

Or, en quoi le Président a-t-il failli à ses engagements à travers l’interview tant décriée ? Peut-on aussi maladroitement concevoir que des journalistes du gabarit de Zied Krichène et de Meriem Belkadhi aient été complaisants ou qu’ils lui aient posé des questions commodes, c’est-à-dire les questions face auxquelles il est à son aise ? Il ne saurait y avoir un accommodement préalable. Nous avons même lu et entendu dire que ce fut « un non- événement ».

Quelque part aussi on a disserté sur un mimétisme à teneur bourguibienne. Béji Caid Essebsi ne l’a jamais caché. Mais ceux qui ont lit son ouvrage Bourguiba, Le bon grain et l’ivraie décèlent la force du pathos. A chacun finalement son référentiel, son ADN et son roman des origines. Houcine Abbassi a le grand Hached. Rached Ghannouchi s’est pris Dieu à lui seul. Hamma Hammami ne jure que par Marx. Les panarabes baâthistes et autres font des offrandes presque païennes à Nasser, tandis que les tacticiens cherchent de nouvelles trajectoires ; qui faisant allégeance à la Sublime Porte où trône Erdogan ; qui se retournant vers le Wahabisme que Hammouda Bacha, puis Bourguiba avaient exclu de notre modèle religieux.

L’interview ne pouvait donc être qu’un tour d’horizon des questions de l’heure actuelles. Des questions brûlantes, parce qu’elles tiennent à l’appui indispensable au gouvernement Chahed.

Si la loi de finances ne passe pas, malgré la levée de boucliers des corps de métiers et les menaces de grève générale de l’UGTT, c’est des jours, sinon des mois de hautes turbulences et d’implosion sociale que nous vivrons. Le pays est assez dépiécé comme cela. Les mesures nécessaires et salvatrices sont jugées naturellement impopulaires, mais elles sont nécessaires. Des âmes hérétiques jouent sur les disparités régionales pour attiser les feux de la partition et de la sédition. Et, de surcroit, on prête maintenant à Béji Caid Essebsi des relents dictatoriaux et absolutistes.

De Gaulle s’écriait un jour, exaspéré par les éditos de Beuve Mery, fondateur du Le Monde et qui lui donnaient du «monarque présidentiel » en ces termes : « pourquoi faut-il qu’à 74 ans j’entame une carrière de dictateur ». Pas plus que lui, BCE ne peut pas s’y reconvertir à 90. Et d’ailleurs, il rappelle qu’il est limité dans les contours d’une constitution qui ne permet guère le retour à un système présidentialiste.

Bien entendu, il rugit quand on foule ses plates-bandes, c’est-à-dire la Défense nationale et les Affaires étrangères. Mais en tant que garant de l’unité de la Nation, il a vocation à intervenir pour recoller les morceaux, pour arrondir les angles et pour assumer aussi ses choix. On ne s’aperçoit pas, dès lors que, le Président vit une sorte de transfert « paternel » et « paternaliste ». Son « fils » maintenant n’est plus Hafedh Caid Essebsi « qui a 55 ans ». Mais bel et bien Youssef Chahed, le « Trudeau national » et qu’il est obligé de soutenir jusqu’au bout. Il n’est pas ce dévoreur d’hommes tel qu’on le dépeint depuis le limogeage de Habib Essid lequel a fait la chose et son contraire : un accord sur les augmentations salariales avec l’UGTT et simultanément un alignement à l’inverse  sur l’ordonnance du FMI.

On n’a pas saisi ce que le Président entendait par « espoir ». Noureddine Ben Ticha, toujours dans l’esprit du discours de la méthode, en a bien disséqué la quintessence à Midi Show. Le Président se réserve pour  intervenir et  pour ramener les uns et les autres au dialogue. Et il le fera. Car l’heure est grave. Tout le reste n’est que balivernes. Le manège au sein de Nida Tounes ? Ce n’est pas une urgence. Le fameux deal de Paris ? Paradoxalement il lie davantage Rached Ghannouchi obligé, depuis, à changer le référentiel de son mouvement.

En fait Béji Caid Essebsi sait parfaitement qu’il est diabolisé. On s’est même fait l’écho, ici à Tunis, des amis français qui ont jugé que l’inauguration « Des lieux saints partagés », le 18 novembre dernier au Musée du Bardo, ne réhabilitait pas la mémoire des victimes de l’attentat. Et pourtant une émouvante fresque en mosaïque les immortalise un à un. BCE a bien fait de rappeler que tout cela c’est « Les pathologies de la démocratie ».

Raouf Khalsi


Météo
Tunis