JCC2017


Publié le: 18 octobre 2017 à 14h29

Manque de médicaments contre les pathologies lourdes
Patients et CNAM à la merci de la Pharmacie Centrale

Partager

CNAM

La retentissante affaire de corruption ayant frappé de plein fouet, Aout dernier, la Polyclinique El Omrane, rattachée à la CNSS et ayant été révélée par un rapport de la Cour des comptes aura provoqué un gâchis d’une grande ampleur. 24 prévenus dans cette affaire qui stockaient et délivraient, sans ordonnance, des médicaments anti-cancéreux d’une « facture » de plusieurs millions de dinars. Le ministre des affaires sociales, Mohamed Trabelsi, aura procédé à un audit et en a présenté les conclusions à Youssef Chahed, en pleine guerre contre la corruption. Mais il n’y avait pas que cela. Quelques semaines auparavant, un autre audit avait été diligenté dans les tortueuses arcanes de la Pharmacie Centrale où il y avait suspicion de corruption. Les deux affaires sont liées. Car il s’agit essentiellement de la santé des Tunisiens. Une santé qui se vend et qui se rachète. Et, à plus forte raison, quand cela touche un secteur (la santé publique) sur lequel la Tunisie de 1956 avait bâti, au même titre que l’Enseignement public et républicain, ses principaux axes sociaux et sa dimension d’Etat-providence.

Il faudra peut-être, il faudra sans doute, éviter de diaboliser nos médecins, nos professeurs de médecine qui ont choisi, en ces temps troubles, de rester dans le secteur public, de gérer des hôpitaux désormais ingérables, de devoir traiter des patients de plus en plus irascibles (cela se comprend) et qui s’exposent aussi, surtout dans les urgences, à une fureur iconoclaste. Et, à la faveur d’un budget alloué au compte-gouttes à la Santé Publique (à peine 3% dans le budget de 2018), nos professeurs, leurs assistants et les aides-soignants empruntent chaque jour le chemin de la croix et la bannière. Matériel défectueux, médicaments qui manquent et absence de personnel. Avant d’être appelée à « débarrasser le plancher », l’ex-ministre Samira Merai affirmait que les établissements hospitaliers tunisiens accusaient un déficit d’effectifs s’élevant à 14 mille éléments. Mais elle fermait les yeux sur les exactions au sein d’un système devenu obsolète. Slim Chaker n’a pas eu le temps de s’en occuper…

La Pharmacie Centrale est pour les médicaments ce qu’est la Banque Centrale pour les devises. Ils viennent à manquer (les médicaments) et c’est bel et bien la crise sociale, puisque l’offre ne répond plus à la demande. Au lendemain du 16 juin dernier, à l’annonce de suspicion de corruption, le Secrétaire général, à l’époque, des pharmacies privées, Rached Gara lançait un cri d’alarme. Pas moins de 200 médicaments fournis par la Pharmacie Centrale voyaient leur prix majoré de 10%, depuis janvier 2017 tandis que la CNAM restait dans le protocole antérieur. La Pharmacie Centrale arguait que c’était à cause de la dévaluation du Dinar. L’ennui c’est que le tout puissant « syndicat » des laboratoires tunisiens ne révise pas lui non plus ses prix à la baisse, même dans les médicaments génériques, argumentant à son tour dans le sens de la hausse des matières premières. Et puis quoique l’on en dise, ils ne bénéficient pas de grandes parts du marché. Car la Pharmacie Centrale « centralise » tout. Les 85% des principes actifs (c’est-à-dire les médicaments princeps opposés aux génériques) sont importés. Et de surcroit, le budget consacré aux maladies chroniques, les pathologies lourdes, est de 47 milliards.

Maintenant, croyons-nous savoir, la Pharmacie Centrale a de sérieuses difficultés à honorer ses arriérés vis-à-vis de ses fournisseurs étrangers, ces puissantes multinationales du médicament qui n’ont pas d’état d’âme, hormis toutes les implorations de l’Organisation Mondiale de la Santé, elle-même, devenue inopérante et, à la limite, donquichottesque.

Sauf que c’est autrement dramatique. Et la pénurie des médicaments vitaux rejaillit sur ces milliers de patients dont la survie tient justement à ces « médicaments spécifiques » (pour être dans une précision sémantique). Justement, ces médicaments spécifiques coûteux, n’ont pas leur équivalent dans la nomenclature hospitalière. Les patients s’en approvisionnent exclusivement auprès des centres de la CNAM à El Omrane, Sousse et Sfax. Bien entendu, seuls les affiliés de la CNAM peuvent en être servis. Il se trouve que 80% des Tunisiens y sont affiliés. On imagine alors toute la logistique qui en découle.

Car la liste des pathologies prises en charge est longue. La cancérologie, la neurologie, la cardiologie, la psychiatrie, les maladies métaboliques, l’ostéoporose, la pneumonie, les greffes… A elle seule, la cancérologie brasse une enveloppe s’élevant au 54% des dépenses totales en médicaments spécifiques. Et quand on sait que la CNAM dépense annuellement dans les 600 millions de dinars pour les médicaments et que son seul fournisseur est la Pharmacie Centrale, on imagine le reste. Et aussi le plus tragique dans tout cela : c’est-à-dire quand la Pharmacie Centrale ne l’approvisionne pas en médicaments. Le problème c’est que dans l’exaltation de la création de la CNAM, l’Etat ne lui a pas fourni les référentiels médicaux. Elle subit donc les avatars de la Pharmacie Centrale. Et le souffle de vie des patients qui luttent contre la mort en est suspendu… En fait, ils donnent l’impression de s’être résignés à déambuler dans « ces couloirs de la mort ».

Raouf Khalsi


Météo
Tunis