Publié le: 20 juillet 2017 à 21h45

« Ne diabolisons pas les hommes d’affaires »

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Discours solennel de Youssef Chahed au Parlement. Le point focal consiste en la lutte contre la corruption. A ceux qui parlent de « relâchement », voire de « pressions exercées sur lui pour qu’il lâche du lest », le Chef du Gouvernement réaffirme sa propre détermination à aller jusqu’au bout et il appelle surtout à ne pas diaboliser les hommes d’affaires…

Au lendemain de l’arrestation de Chafik Jarraya, Youssef Chahed a répondu pour tout commentaire aux médias par une phrase laconique : « Il faut choisir entre la Tunisie et la corruption, et moi j’ai choisi la Tunisie ».

Depuis, on n’a cessé de dépeindre Youssef Chahed en justicier, en Lancelot, en Zorro, en Robin des bois. L’imagerie populaire est en effet galopante. Sociologiquement cela s’explique aussi par le rêve caressé par tous les Tunisiens d’une société égalitaire. Par une soif de mythe libérateur aussi.

« Mani pulite », traduisez « opération mains propres », telle qu’enclenchée par le juge Del Pietro et qui a provoqué la chute de Craxi, celle de Berlusconi et celle du « capo dei capi » le tout puissant chef de la Mafia Toto Rina : le phénomène d’identification dans l’imaginaire collectif s’opère inévitablement comme par un effet d’osmose.

Sauf qu’ils sont très nombreux à émettre des réserves sur les chances de réussite d’une opération d’une telle envergure. C’est que celle-ci doit absolument remonter jusqu’aux loges politiques obscures, jusqu’aux partis eux-mêmes, dont quelques-uns entretiennent le cocktail explosif entre politique et argent sale. On ne peut pas en effet ignorer la connexion entre Chafik Jarraya et Nida Tounes. Ce serait là, selon certains la toile de fond du différend entre Youssef Chahed et Hafedh Caïd Essebsi. Auquel cas, le remaniement ministériel exigé par Nida Tounes n’en serait que le prétexte…

Ce qui est sûr, c’est que la détermination du Chef du Gouvernement a de quoi donner des frayeurs à la classe politique tout entière, y compris à bon nombre de députés sur lesquels pèsent de sérieuses présomptions quant à certaines connivences…Et du coup, l’on s’est mis à guetter la moindre information sur Chafik Jarraya, à essayer de le localiser et, pour certains, à craindre qu’il ne se mette à table.

On s’est même rabattu sur des arguties et des interprétations juridiques : à savoir ce recours controversé au décret de 1978, c’est-à-dire l’état d’urgence et ses implications sur les libertés individuelles et sur la célérité de la Justice. Sauf qu’il y a aussi dans les griefs à charge contre les barons de la contrebande bon nombre qui tiennent à la sûreté de l’Etat. En tous les cas Youssef Chahed a été explicite : après instruction, les dossiers seront transmis à la justice, même si bon nombre d’observateurs considère que le recours à l’état d’urgence et au texte de 78 est plutôt révélateur du scepticisme du Chef du Gouvernement quant à la neutralité et l’indépendance de la Justice, domestiquée depuis les années sombres de la Troïka. Le brouillard savamment entretenu dans les affaires Belaid, Brahmi et Naguedh en constituerait autant d’indices révélateurs.

Pour autant, Youssef Chahed a ponctué son discours par un appel en faveur des hommes d’affaires honnêtes, ceux-là mêmes qui poussent l’emploi et la croissance vers le haut. C’est que les amalgames ont vite fait d’être établis : puisque Chafik Jarraya se vante d’être un homme d’affaires qui brasse les cinq continents, eh bien tous les hommes d’affaires auraient comme lui les mains sales. Une diabolisation dans les règles, un prétexte pour Hamma Hammami d’exhumer ses redondances socialisantes pour un dirigisme d’Etat désormais utopique, un clin d’œil aussi pour Hamadi Jebali qui traitait le Capital de « jabane », traduisez de lâche. Marx n’aurait pas mieux fait…Feignons quand même d’oublier la transaction Baghdadi Mahmoudi…

Il s’agit donc de dégager le bon grain de l’ivraie.

Le secteur privé, toutes branches confondues, emploie les 2/3 de la population active. Sauf qu’il croule sous le poids d’une intenable pression fiscale, surtout avec la taxation exceptionnelle de 7,5% sur le chiffre d’affaires décrétée par la loi de finances 2017. Passage obligé, ou plutôt, recours obligé pour rééquilibrer le budget de l’Etat. Sauf qu’il y a hommes d’affaires et hommes d’affaires. Et entre autres, au-delà du dilemme budgétaire, il faut bien que cette pression soit équitablement partagée.

L’UTICA vient de publier un communiqué appelant le gouvernement à desserrer l’étreinte : beaucoup d’entreprises menacent en effet de mettre la clé sous la porte. Soit dit en passant, et pour rappel, qu’à la fin des années 90, lors d’une retentissante table ronde télévisée et conduite par le grand Béchir Rajab, il y eut un face-à-face tumultueux entre Hédi Jilani, alors président de l’UTICA et Mohamed El Jery, ministre des finances s’articulant autour du même thème : la pression fiscale. Le président de l’organisation patronale s’est tout bonnement vu remonter les bretelles…Donc une relation éternellement conflictuelle. Une relation qui a toutefois carrément tourné au chantage sous le diktat de la Troïka où des hommes d’affaires se sont retrouvés privés de voyage… Une autre forme de diabolisation en somme…

Le message de Youssef Chahed va aussi dans ce sens. « La place des corrompus c’est (en effet) la prison » comme il l’a déclaré dans une interview télévisée. Sinon, il est dans sa logique : celle d’un homme habité par une incroyable force tranquille. Et qui sait qu’il ne peut plus reculer.

Raouf Khalsi


Météo
Tunis