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Publié le: 21 novembre 2016 à 15h32

Quelque chose de surréaliste et de kafkaien: La seconde mort de Lotfi Nagdh

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Nous sommes en plein délire surréaliste. Plutôt kafkaien. Imaginons Lotfi Nagdh ressusciter le temps de son procès et allant plaider lui-même sa cause contre ceux qui l’ont tué. Il se heurtera à une justice sibylline, se perdra dans les méandres d’un tribunal dépourvu d’âme et, à la fin, c’est lui qui sera condamné. Condamné simplement pour être en vie. C’est un peu la transposition du chef d’œuvre de Kafka Le Procès magistralement porté à l’écran dans le film portant le même nom et réalisé par Orson Wells, en 1962.

Un jour, peut-être, l’un de nos réalisateurs essaiera de reconstituer l’assassinat de Lotfi Nagdh. Pourquoi ne pense-t-on, par ailleurs, à d’autres œuvres consacrées aux autres crimes d’Etat ayant emporté Chokri Belaid et Mohamed Brahmi. Nous pataugerions encore dans cet univers inexpugnable, mystérieux, dans cette nébuleuse réellement kafkaïenne qu’est la justice, telle que l’a recomposée «  la révolution bénite », et qui exprime désormais tous les avatars de l’ordre nouveau, de l’establishment, de cet Etat profond, machine à broyer les valeurs et qui, dans ses relents populistes, entend incarner la conscience collective du « peuple vrai ».

Relents qui défient de plus en plus les valeurs de cette démocratie illusoire sur lesquelles nous croyions avoir bâti un monde meilleur et une Tunisie affranchie de la dictature.

Pour autant, l’exubérance triomphaliste exprimée après le non-lieu dont ont bénéficié les prévenus dans l’assassinat de défunt coordinateur de Nida Tounes à Tataouine et sa médiatisation par l’image et les vidéos, condamnent en soi Lotfi Nagdh à une seconde mort. Les visages sataniques d’un Imed Dghij ou d’un Recoba qui ressurgissent, nous renvoient aux souvenirs ou, plutôt, aux cauchemars de ces années de hautes turbulences, d’insoutenable violence face auxquelles le peuple restait interdit.

Car, au-delà des motifs et des attendus, comme on les appelle dans la sémantique juridictionnelle, les Ligues de Protection de la Révolution paraissent trouver une justification à leur existence, parce qu’elles n’ont jamais cessé d’exister, malgré le courage mis par Mehdi Jomaa à les dissoudre en 2014.

On ne sait trop dire de quels partis, ou de quelle nébuleuse mafieuse elles sont le bras armé. Tous leurs crimes, toutes leurs exactions se sont en effet mus dans une suspecte impunité. Dans leurs  délirantes illuminations, ils s’identifient aux flibustiers de l’enfer tels que les dépeint Dante Alighieri dans la Divina Comedia. Leur « idéologie » populiste repose sur le monopole « moral » de la représentation du « peuple vrai »… « Nous, et seulement nous sommes le peuple »… Slogans qui ressurgissent inéluctablement parce qu’en tous les cas, quoique dissoutes, « les Ligues » ne se sont réellement jamais tues.

Il n’est pas indifférent que le non-lieu décrété par le tribunal de première instance de Sousse ait fait réagir leur tuteur moral Moncef Marzouki qui -l’aurait-on oublié ?- leur avait défilé le tapis rouge à Carthage. Il serait tout aussi significatif de relever que tout le monde s’est levé au sein du Parlement pour applaudir Youssef Chahed, quand il criait haut et fort que Lotfi Nagdh est le martyr de la Nation et pas seulement celui de Nida Tounes, sauf les députés d’Ennahdha.

Et l’on ne saurait guère dire que Nida Tounes, justement, ait une stratégie claire et résolue dans la réhabilitation de la mémoire d’un homme vraisemblablement sacrifié sur l’autel des intérêts croisés scellés dans le fameux deal de Paris. Dépassée la fièvre de ces derniers jour, Lotfi Nagdh sera rangé dans l’oubli, même destin auquel sont déjà condamnés Chokri Belaid et Mohamed Brahmi.

Il est évident que le magistrat ayant rendu ce verdict s’est basé sur des faits -mais lesquels ?- et a statué en son intime conviction -laquelle ?- là aussi. On pourra aussi disserter à l’infini sur le cafouillage entre la première autopsie et la seconde et sur les raisons pour lesquelles le Parquet n’a pas ordonné le transfert de la dépouille à l’hôpital Charles Nicolle, l’un des plus fiables au monde en matière de médecine légiste sous la férule d’un monument international, le Professeur Moncef Hamdoun. Autant de zone d’ombres que personne ne pourra éclaircir, du moins dans l’immédiat. Entre temps, Lotfi Nagdh est condamné au silence. Une conspiration du silence. Une femme désormais seule, sa veuve, se battra sans relâche jusqu’à ce que la vérité se révèle au grand jour. Chemin faisant, elle se heurtera, au pire, à la fausse compassion telle qu’exprimée par Sahbi Atig sur le plateau de Moez Ben Gharbia, au mieux, à l’engagement de l’Etat de toujours défendre la mémoire « du martyr de la Nation ».

Raouf Khalsi


Météo
Tunis