Publié le: 8 mai 2017 à 15h25

Riadh Mouakhar : encore un ministre qui a raté une occasion de se taire 

Partager

riadh mouakhar

Bouillonnement à Alger. De virulents pamphlets en « l’honneur » de Riadh Mouakhar, du gouvernement Chahed, et même de Béji Caïd Essebsi, en sa qualité de chef réel de la diplomatie tunisienne  et « d’amis de longue date de Bouteflika ». C’est que la bourde du ministre des Affaires locales et de l’Environnement a fait tressaillir le gouvernement algérien.

Pas de communiqué officiel, mais la presse en a fait et en fait encore l’écho. D’ailleurs, notre ambassadeur en base à Alger a été convoqué par le ministère algérien des affaires étrangères et l’on s’imagine bien qu’il s’est sinon expliqué, du moins présenté de plates excuses.

Le fait est que, depuis toujours, nous n’avons réellement jamais su trouver une plate-forme diplomatique dépassionnée avec l’Algérie. Chaque fois que les deux pays se rapprochent l’un de l’autre, un grain de sable vient tout remettre en question. La déferlante des indignations algériennes, à travers d’influents médias et à travers les réseaux sociaux ne doit pas nous laisser de marbre. Et, surtout, en cette période où près d’un million d’Algériens, sinon plus, viendront aider à la remontée du tourisme, tandis que l’inlassable Fadhel Abdélkéfi s’évertue à détecter dans le grand potentiel industriel algérien des opportunités d’investissements dans notre pays.

Raiadh Mouakhar participait donc à Rome au symposium international sur le thème : « La Tunisie, espoir pour la Méditerranée », symposium organisé par La Fondation Craxi, l’ex-premier ministre italien d’obédience socialiste, tombé en disgrâce, trainé dans la boue par la droite italienne et auquel Ben Ali a accordé l’asile politique. Il est d’ailleurs enterré à Hammamet.

Notre ministre crut bon, dans son intervention, de révéler que lorsqu’il était étudiant à New York -excusez du peu et excusez le nombrilisme-, chaque fois qu’on lui demandait d’où il venait, il répondait qu’il venait d’un pays au-dessous de l’Italie car, dit-il imprudemment, la « Libye leur faisait peur et que l’Algérie était pour eux synonyme de communisme ». Il se serait aisément passé de ces idiotes hyperboles, s’il avait tout simplement déclaré qu’il venait de Carthage, du pays d’Hannibal, ou tout bonnement du pays de Bourguiba, parce que Bourguiba est célèbre en Amérique.

D’abord en quoi sommes-nous « au-dessous de l’Italie » ? Lampedusa ? Les Italiens eux-mêmes maudissent cette fatalité géographique du fait du ras de marée, au propre comme au figuré, de ces milliers de jeunes désespérés qui « brûlent » vers les côtes italiennes. « La Libye qui, dit-il, faisait peur aux Américains » ? Là aussi, un argument fallacieux parce que les Américains s’en fichaient royalement et qu’à la limite il s’accommodait de ce que Kadafi ait su autant diviser les Arabes que traumatiser, de temps à autre, l’Italie, la France et la Grande Bretagne. Méconnaissance donc de la politique étrangère elle-même de la part de notre « étudiant » devenu ministre mais qui, à l’évidence, ne sait toujours pas comment  fonctionne le monde.

Bien entendu, Riadh Mouakhar s’est ravisé de se justifier, mais sans pour autant s’excuser : il parle d’ « anecdote » (rien de moins !), en réponse, selon ses dires, aux propos du ministre italien des Affaires étrangères qui affirmait que, depuis le sud de l’Italie où il habite, il pouvait voir la Tunisie.

Au demeurant, deux remarques s’imposent.

D’abord le contexte. Le symposium avait pour thème : « La Tunisie, espoir pour la Méditerranée ». Par une évidence géométrique, comme l’écrit le grand Amine Maalouf, la Tunisie est depuis Carthage, depuis les guerres puniques et depuis Hannibal, le centre de gravité de la Mare Nostrum, le creuset où se fondent les civilisations et les religions. Et, plus que jamais aujourd’hui, la Tunisie est appelée à s’assumer en tant que telle et tel que le lui impose son positionnement historique.

Qu’en savent les Américains ? Rien. Et il se trouve que l’Algérie est tout aussi méditerranéenne. La renvoyer à La Mer Baltique, en référence à son passé socialiste et à ses liens étroits avec l’URSS des temps de Boumediene, est piteusement hors contexte. En tant que membre du parti Afek, un parti de cols blancs, on comprend qu’à ses yeux le communisme représente une espèce de syndrome.

Ensuite, il y a à se demander si Youssef Chahed pense à briefer ses ministres appelés à participer à des symposiums et à des colloques internationaux. Il s’agit surtout de se conformer aux constantes de la diplomatie tunisienne et, surtout, de cultiver toujours les rapports de bon voisinage et de fraternité aussi avec les pays dont une longue histoire nous unit. Et plus particulièrement l’Algérie et la Libye. Ce n’est pas de la langue de bois. Il y aura certes eu de sérieuses secousses dans l’histoire de nos relations avec l’Algérie. Mais, par-dessus tout, il y a eu Sakiet Sidi Youssef, là où la Tunisie était résolument attachée à l’indépendance de l’Algérie. Ce n’est pas l’humour noir de Riadh Mouakhar qui va réécrire l’Histoire. Pour leur part nos amis algériens, qui continuent jusqu’à l’écriture de ces lignes de crier leur colère, ils devraient plutôt se remémorer justement ces hauts faits de l’histoire commune de nos deux pays.

Reste, pour finir l’instrumentalisation. L’Ugtt s’indigne. Ennahdha dénonce. Al Joumhouri demande le limogeage du ministre. A chacun son opportunisme. Et à chacun ses petits calculs. Il reste que Riadh Mouakhar a raté une bonne occasion de se taire. Encore un.

Raouf Khalsi


Météo
Tunis