Publié le: 19 septembre 2017 à 16h45

Sale temps pour l’école de la République

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Ne nous y trompons pas : ce qui s’est passé vendredi dernier à l’école Okba Ibn Nafaa de la cité El Bahri 3 de Sfax ne représente pas un cas isolé. En près de six ans, c’est-à-dire depuis que l’école a perdu sa vocation républicaine et donc laïque, ils sont près de trois mille enseignants, entre primaire et secondaire, à avoir sensibilisé leurs administrations respectives quant aux violences en tous genres auxquelles ils font face. Pour la plupart, le ministère a juste déplacé le problème en décrétant la mutation des plaignants. Tout juste ça. L’administration savait et elle sait encore que l’école de la République est la cible stratégique de la mouvance religieuse. L’endoctrinement ne vise pas tant les adultes que le élèves, comme le disait Abdelfattah Mourou, vice-président d’Ennahdha pour conforter le prêche satanique de Wajdi Ghenim en Tunisie au mois de février 2012.

L’institutrice Madame Faiza Souissi est jugée suspecte. Son implication et son activisme au sein de la section sfaxienne de l’Association des femmes démocrates font qu’elle est vilipendée non pas pour ce qu’elle professe dans les cours mais pour ses idées libérales. On sait aussi que l’Association des femmes démocrates est dans l’œil du cyclone : elle est répertoriée par « les religieux » comme « groupuscule impie ». Des temps de Ben Ali, elle était perçue comme « un peu trop de gauche » sous les allures du combat féministe. Les régimes changent et l’Association va de Charybde en scylla.

Faiza Souissi a-t-elle transgressé les règles pédagogiques dans ses cours ? Question qui se pose d’elle-même puisqu’elle a déclaré à la télévision (c’était à Nessma) qu’elle était malheureuse de voir des fillettes porter le voile, ajoutant qu’elle s’interdisait de les en dissuader, puisque, justement, ç’aurait été contraire aux normes basiques de la pédagogie. Elle n’aura fait que donner son avis, exprimer une conviction de citoyenne et de militante. En aucun cas les objecteurs de la conscience obscurément religieuse ne sauraient y établir des amalgames avec sa façon de diriger ses cours.

Peut-être aussi qu’elle est pénalisée par le fait qu’elle enseigne le français, une langue que les obscurantistes n’auront de cesse de vouloir radier de l’enseignement dans le pays. Ce qui est maintenant établi c’est que la fureur des parents, préparée, orchestrée et mise en scène vendredi dernier, jour de la rentrée scolaire, pour atteindre des proportions incontrôlables est elle-même instrumentalisée par des « lanceurs d’alertes » étrangers à la sphère scolastique : les imams prédicateurs qui font légion, les salafistes qui changent leurs fusils d’épaule mais qui ne changent pas de stratégie… et, bien sûr, ces sinistres théoriciens du « Takfirisme » qu’Ennahdha elle-même se dit maintenant incapable de ramener à la raison.

Pour autant, la gangrène est bien là. Elle ronge l’école dans ce qu’elle a de meilleur, ou plutôt dans ce qu’elle avait de meilleur : l’enseignement laïc et qui en fait, qui en faisait, l’un des réquisits de la République. Qu’une enseignante soit taxée de « Takfirisme », qu’on l’accuse d’être athée sur la base d’une grave délation venant des élèves, des enfants en fin de compte, cela confond réellement l’entendement. La délation ! Voilà comment on corrompt les futures générations, voilà comment on prépare les enfants à un « Djihad » d’un autre type. Un « Djihad » autrement plus dangereux que celui pour lequel nos jeunes vont aux champs syriens de la mort. Rétrospectivement, on saisit l’ampleur de la prolifération des écoles coraniques financées par des fonds étrangers à travers des associations-écrans se proclamant toutes de la vocation caritative et auxquelles Néji Jalloul a fini par prêter le flanc. Et au final, la dernière trouvaille de Rached Ghannouchi tenant à la réhabilitation des « Wakfs », c’est-à-dire les fondations ciblant essentiellement l’enseignement, procède de la certitude que l’Ecole de la République se laissera facilement travestir et endoctriner.

Le décor est donc planté. Où qu’elle aille, Madame Faiza Souissi sera frappée d’anathème. Message d’intimidation vers les enseignants qui ne pourront plus raffermir la laïcité de l’enseignement, qui devront suspendre les cours chaque fois que les héritiers de Bilel appelleront à la prière et qui ne réagiront plus aux accoutrements ostentatoires. Car entre temps, le délégué régional de l’Enseignement à Sfax, ville lumière et haut lieu du Savoir et de la performance, plie l’échine, fait semblant de réagir, cependant que Hatem Ben Salem, nouveau ministre de l’Enseignement paraît en retard de sept ans (au plateau de Nessma). Pour lui, il faut revenir aux indicateurs de 2010 quand il était à ce même poste, mais dans le régime de Ben Ali. Il n’oubliera pas qu’à cette époque la violence en milieu scolaire battait son plein. Cette violence n’a pas été éradiquée.  Et de surcroit, l’école de la République est aujourd’hui profanée. Une bombe à retardement.

Raouf Khalsi


Météo
Tunis