JCC2017


Publié le: 16 novembre 2017 à 15h11

Sauvez le soldat Chahed

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youssef chahed perdu

Il est assiégé de partout. Son enthousiasme un peu messianique, Aout 2016 lors de son investiture par une Assemblée du Peuple récalcitrante, retombe aujourd’hui en dépit, en questionnements quelque part existentiels. Il entendait briser les chaines, se libérer des injonctions de Carthage, remettre Hafedh Caïd Essebsi à sa place et faire comprendre à Rached Ghannouchi qu’en aucun cas celui-ci ne pourra prétendre être le maitre du pays, reflet narcissique de ses rancœurs passées et de ses visées expansionnistes. En aucun cas, Youssef Chahed n’a été dupe de la « fausse pérennité » du Document de Carthage. Encore moins de l’opportunisme de ses signataires. Et certainement pas de cette ceinture, fragile et destinée à casser : le gouvernement d’union nationale.

S’il lui fallait simplement être dévot pour se garantir la pérennité, il se serait mis d’accord avec le fils du Président. S’il lui suffisait de s’accommoder de la mainmise des patriarches sur l’Etat, il aurait consenti à écouter le « Cheikh suprême » débiter ses enseignements dans son endémique duplicité. Face au népotisme, aux prétentions de filiation politique de Hafedh Caïd Essebsi, et face à un Ghannouchi qui ne fait qu’avancer masqué depuis bientôt sept ans, il a choisi de faire cavalier seul. Quitte à renier, de fait, son appartenance à Nida Tounes. Mais entretemps, ses relations avec Béji Caïd Essebsi devenaient de plus en plus tendues. Sa côte de popularité grandissante auprès des Tunisiens n’était pas elle non plus pour plaire. Son opération « Mani puliti » et la guerre déclarée à la corruption auront fait grincer les dents. « L’enfant prodige » transgressait les lignes rouges. On le croyait commode et obéissant, voilà qu’il se rebelle. Et à l’occasion, un Rached Ghannouchi portant une ridicule cravate, lui faisait injonction de ne pas se porter candidat à la présidentielle.

Peut-être, sans doute, a-t-il pour ainsi dire bousculé le temps. Il est en fait lui-même prisonnier de son propre personnage : un justicier, un rebelle aussi à l’écoute  d’une vox populi en besoin de catharsis, en besoin d’exprimer son indignation face au manège des politiques. Il n’a, d’ailleurs,  jamais senti qu’il était protégé. Et il est moins sécurisé dans cette configuration de gouvernement d’Union nationale, issu des partis signataires du Document de Carthage, un gouvernement pour le moins hétéroclite, avec des ministres qui en réfèrent d’abord à leurs partis respectifs et dont bon nombre faisait cavalier seul.

Chemin faisant, il lui fallait rappeler aux uns et aux autres qu’il était seul maître à bord. Il lui fallait limiter les débordements de Néji Jalloul, avant de le « démissionner ». Là, on a dit que c’était sur instigation de l’UGTT. Quelque part, ce fut une ingénuité de sa part, parce que, depuis, il s’est mis en symbiose avec Noureddine Taboubi. Or, on le sait : le Syndicat s’est travesti en parti politique. Exactement comme il l’avait fait avec Habib Achour et ce qui s’en suivit : janvier 78. Sur instigation du Syndicat, Youssef Chahed limogeait aussi Abid Briki, syndicaliste repenti. Il s’est débarrassé de Hédi Majdoub, ministre de l’intérieur qui avait réorienté sa « Kebla » vers Montplaisir. Cela mit en rogne Rached Ghannouchi qu’on soupçonne d’être l’architecte de « la police parallèle », même s’il déclarait, avec sa péremptoire duplicité du langage, que « la police et l’armée n’étaient pas sûres ».

Mais le coup qu’une certaine Justice lui a asséné et dont il ne s’est vraisemblablement pas relevé c’est sans doute l’affaire Fadhel Abdélkéfi. Il s’est, du coup, retrouvé sans repères dans la confection de cette Loi de finances, du reste impopulaire, décriée par tous, jusque par Wided Bouchammaoui qui menaçait promptement  de se retirer de l’Accord de Carthage.

Non seulement Youssef Chahed croule sous le poids de la partitocratie, c’est-à-dire la prééminence des partis sur les institutions de l’Etat, mais les coups de boutoirs c’est bien son faux « mentor », le Président, qui les lui assène. Lors du dernier conseil de sécurité, le Chef du gouvernement s’est vu remonter les bretelles. Prétexte, rien de plus et rien de moins. Il lui reprochait en l’occurrence un certain relâchement dans la lutte contre la corruption et la contrebande. Or, on sait  que BCE n’a pas aimé que l’affaire Jarraya allât aussi loin. Dilemme cornélien donc pour Youssef Chahed. Mais celui-ci veut surtout réajuster les choses en aval : et ce fut la descente au Marché du gros, une vaste opération, à travers le pays dans les dépôts de stockage de marchandises illicites…Il veut rester dans sa logique tout près du bon peuple qui le glorifiait, mais qui est en train de le lâcher…Youssef Chahed est en définitive en train de perdre sa bonne étoile…

On en arrive ainsi à cette nouvelle Troïka qui se dessine à l’horizon : « un must » combiné de jongleries d’un Président qui joue aux Bourguiba, aux dévoreurs d’hommes, de félonie de « Cheikh Rached » et de cupidité de Slim Riahi qui se réfugie sous le parapluie des deux maitres du pays pour desserrer l’étreinte judiciaire autour de lui. Imaginons ce qui va se produire : non seulement le diktat de la partitocratie, et cette fois dans un sale jeu opaque à trois, non seulement une redistribution des pesanteurs au sein du Parlement, mais une potentielle instabilité gouvernementale.

Youssef Chahed est en définitive, aujourd’hui, un homme seul. Il se soumet ou il se démet. Et s’il continue de s’obstiner, on le démettra. Cesar (BCE) pointera son pouce vers le bas. Et comme dans les arènes de Rome, le gladiateur Chahed mourra. Le fait du prince. Machiavel.

Raouf Khalsi


Météo
Tunis