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Publié le: 1 décembre 2016 à 17h38

Schizophrénie nationale: Deux exemples d’un pays qui festoie côté jardin et qui agonise côté cour

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« Vivement après demain! ». C’est le titre du nouvel ouvrage de Jacques Attali, un fils spirituel de François Mitterrand et dans lequel il fait la représentation du monde de 2030 avec toutes les mutations économiques, sociales et sociétales. Il n’y parle pas de politique parce qu’entre temps la politique aura cessé d’être le traditionnel vecteur de gouvernance, ce qui suppose aussi le dépérissement des partis et des idéologies. Il y parle plutôt d’altruisme lucide contre l’individualisme aveugle. Nous avons besoin d’une telle vision.

La face émergée de l’Iceberg

On ne saurait préfigurer la Tunisie de 2030. Mais déjà on a mis en place les axes économiques de la survie du pays d’ici 2020. A s’en tenir aux promesses du grand forum de l’investissement et qui, l’espace de deux journées, aura sensibilisé les investisseurs étrangers quant à la nécessité de saisir les opportunités qu’offre le pays, le pactole formellement récolté se chiffre à 35 milliards de dinars. C’est quand même là le fruit du grand déploiement diplomatique de Béji Caid Essebsi qui, en deux années, aura parcouru trois fois plus de kilomètres sillonnant le monde que n’en ait fait Ben Ali en 23. C’est aussi à l’image de la force de l’engagement de Youssef Chahed qui « n’a pas peur de foncer ». Et il ne serait pas indifférent de noter la rationalité de Fadhel Abdélkéfi, quoique le code de l’investissement ait mis du retard à être adopté.

Maintenant, il restera à déterminer la répartition de ces 35 milliards de dinars. A savoir, la part dévolue aux investissements publics sans que cela ne soit absorbé par les salaires. La part aussi destinée aux investissements directs étrangers. Et, enfin, la part réservée au partenariat public/ privé. La Tunisie offre en effet de belles opportunités d’investissements : pas moins de 147 projets initialement proposés aux investisseurs pour une enveloppe de 67 milliards de dinars. Nous en avons vendu pour 35 : belles promesses donc pour 2020. Nous disions « formellement », parce que sans jouer aux rabat-joie, la ministre des Finances a quelque peu tempéré les enthousiasmes précisant que tout dépendra aussi des prescriptions du FMI. En d’autres termes, le dénouement de l’affrontement entre gouvernement et syndicat sera déterminant. Tout autant que le bras de fer entre l’UTICA et l’UGTT, sans oublier le nœud gordien qui bloque tout par ailleurs : les avocats.

Il est néanmoins frustrant que nos experts en matière économique ne compulsent pas assez le rapport de la Banque Mondiale. Il se trouve que nos équilibres macro économiques sont jugés meilleurs que ceux du Maroc (qui sait vendre et embellir son image et c’est là la différence avec la Tunisie) ; meilleurs aussi que ceux de l’Egypte, malgré les dons saoudiens et américains, en guise de récompense pour le renversement de Morsi et de ses Frères. Nous avons bien un institut des études stratégiques et celui-ci devrait penser l’avenir. Servir de boussole. Ses membres devraient préfigurer de la Tunisie de 2020 et, pourquoi ne pas faire comme l’a fait Jacques Attali, la concevoir et en dessiner les contours et la physionomie pour 2030. Et 2030 c’est tout près. C’est justement l’après demain.

La triste réalité

Car justement la Tunisie post-révolution n’a pas eu le temps de se réfléchir, empêtrée qu’elle était dans le syndrome de la délivrance qui prit, vite, les allures des dangereuses incantations prosaïques. C’est un danger qu’a su s’éviter la plus belle révolution du XX ème siècle, la révolution polonaise. La nôtre n’a pas su prendre exemple sur elle, sans doute parce qu’elle n’avait pas de leader. Il lui manquait un Lech Walesa. Elle était néanmoins faite par la jeunesse opprimée et marginalisée. Où est passée cette jeunesse dans l’ordre des priorités bassement politiciennes des vautours récupérateurs ?

Au demeurant, si la Tunisie festoyait côté jardin le temps qu’aura duré ce forum de l’investissement, elle n’en continuait pas moins et elle n’en continuera pas d’agoniser côté cour. C’est la triste réalité de tous les jours et c’est finalement notre pain quotidien.

La crise de l’école sonne en effet le glas des fondements sur lesquels la Tunisie de Bourguiba et de Mahmoud Messadi (le Taha Hussein national) avaient fondé les ambitions de développement et d’émergence d’une intelligentsia de tout premier ordre. L’école n’est plus dans sa vocation civique. Le quart de la population que représentent nos élèves au primaire et au secondaire ne servent plus que de cobayes. Sous le régime déchu, ce fut la lente sclérose du système scolastique, sa clochardisation aussi et le niveau abyssal atteint actuellement par l’enseignement en est la triste illustration. Au final, ce fut et c’est la stérilisation des diplômes du fait que l’enseignement universitaire, avec sa toile inextricable et contre-productive de branches et de sections, n’est pas en symbiose avec les demandes du marché de l’emploi. Mais, plus grave encore, la manifestation des enseignants devant le ministère avec ses slogans indignes des éducateurs qui  ne le seront jamais et qui serviront de bons prétextes de dérives aux élèves, donne toute leur dimension des  avatars d’un enseignement réduit à des fins politiques d’un côté et corporatistes de l’autre.

Néji Jalloul ne comprend pas que les grands réformistes de l’histoire de ce pays n’ont jamais personnifié leur œuvre comme il le fait. Ils ne se sont jamais pris non plus pour les hommes de la providence ou pour de nouveaux prophètes comme l’exhibe son égo surdimensionné à travers les plateaux. Son classement dans les sondages ? Ce n’est toujours que relatif. Son livre blanc ? Ses enseignants seditioniste et qui lui ont donné du « Jabane » c’est-à-dire du lâche, sous l’impulsion de leur nouveau maitre à penser Lassâad Yacoubi, le syndicaliste narcissique, eh bien ce livre est déjà bel et bien noirci. Nous comptabilisons déjà trois générations sacrifiées sur l’autel des expérimentations dogmatiques et propagandistes par l’ancien régime. La génération Jalloul, elle, formera un cocktail explosif d’ignorance et d’incivilité. Pour l’heure du moins, c’est ce qu’on enseigne aux élèves.

La justice, elle, n’est pas en reste. C’est désormais un sanctuaire à ne jamais s’amuser à profaner. Et gare à qui s’y aventure.

Les investisseurs étrangers afflueront certainement. Quand ? Comment ? Tout dépend…Car il faudra surtout leur prouver que nous ne nous sommes pas résignés à être un pays sans modèle et sans avenir.

Raouf Khalsi


Météo
Tunis