JCC2017


Publié le: 29 novembre 2017 à 15h48

Sihem Ben Sedrine et son miroir aux alouettes

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A sa création, cette instance, « Instance de la vérité et de la dignité », était destinée à être, dans l’esprit du législateur, le corollaire de la justice transitionnelle, indispensable maillon de la démocratie naissante. Elle avait pour mission de faire la lumière sur les exactions commises sous la dictature, instruire les dossiers, mettre face à face les bourreaux et leurs victimes et enclencher un minutieux travail de réparation et, surtout, surtout, déblayer le chemin menant à la réconciliation nationale. Le grand Mandela l’a fait avec sa légendaire élévation morale, glorifiant le sens du mot « pardon », un exercice d’exorcisme sans lequel l’Afrique du Sud ne se serait jamais débarrassée des démons de l’Apartheid. Mohamed VI l’a fait avec tout autant de perspicacité, restituant leur dignité à tous ceux que la machine répressive de Hassan II avait broyés.

Et chez nous, des années après son institutionnalisation, quelle image renvoie « L’IVD de Madame Ben Sedrine » ? C’est ainsi qu’on l’appelle tant est tentaculaire le pouvoir que sa Présidente y exerce. Tant est corrosive, agressive la personnalisation de ce « pouvoir », délire narcissique, réminiscences dictatoriales aussi.

Cette Instance, elle en fait un miroir aux alouettes. Le miroir aux alouettes est une espèce de leurre, de mirage, de tromperie et de chimère. Cette expression : « miroir aux alouettes », vient tout simplement d’un type de piège qu’utilisaient autrefois les chasseurs pour attirer certains oiseaux dont les alouettes.  Composé de morceaux de bois garnis de miroirs, ce piège, lorsqu’il était agité, provoquait des reflets brillants qui attiraient les oiseaux que les chasseurs n’avaient plus qu’à capturer au filet ou à abattre au fusil. Or, bien plus qu’un chasseur, Madame Ben Sedrine est une redoutable prédatrice. Les âmes taraudées par l’injustice sont en fait ses proies. A coups de mises en scène ponctuelles, d’auditions publiques et, le tout, procédant d’un casting pour le moins subversif.

On vient d’en avoir l’illustration, vendredi dernier, lors de cette soit disant vérité sur la funeste affaire, sur le crime de la chevrotine à Siliana. Victimes triées sur le volet, questions minutieusement dirigées et, cerise sur le gâteau, des enregistrements audio d’Ali Larayedh, à l’époque ministre de l’Intérieur et du Chef du gouvernement, Hamadi Jebali…Bien entendu, ils s’en sont lavé les mains. Tout donc, dans cette boiteuse mise en scène, devait se focaliser sur ceux qui ont craché la chevrotine sur les manifestants. Ils auraient donc agi de leur propre chef. En d’autres termes, le drame n’émanerait pas d’une décision politique, mais d’une intempestive décision des sécuritaires sur le terrain et d’une interprétation de la loi de 69, établie des temps de Bourguiba, quant au recours graduel aux dispositifs anti-émeutes, depuis la matraque, jusqu’aux bombes lacrymogènes, jusqu’aux balles.

A préciser que, des temps de Bourguiba, la chevrotine n’existait pas. Ali Larayedh dira dans son audio qu’il ne connaissait pas ce type d’armes. Pour un ministre de l’Intérieur, c’est quand même un peu gros comme échappatoire. Quant à Hamadi Jebali, placide comme à son habitude, il affirmait tout bonnement qu’il s’agissait d’une insurrection du fait que « les insurgés avaient pris d’assaut le siège du gouvernorat ». Personne n’a donc donné l’ordre de recourir à la chevrotine. Or, les juristes vous diront qu’il y a des gradations dans la responsabilité pénale et, particulièrement en ce qui concerne les forces armées, il y a lieu de faire le distinguo entre ce qu’ils appellent « le principe de la baïonnette obéissante et le principe de la baïonnette intelligente »…Et donc voilà : pas de décision politique, pas d’ordre venu d’en haut ! Quant aux réparations, aux soins auxquels ont droit les pauvres « chevrotinés », eh bien ce n’est pas à l’ordre du jour.

On a toujours soupçonné Madame Ben Sedrine de rouler pour un camp et pour un lobby déterminé. Dès le départ, elle a réussi à se débarrasser de deux véritables icônes des droits de l’homme : Khémais Chammari et feue  Noura Borsali. Celle-ci avait même tiré la sonnette d’alarme quant à certaines « partisanneries » au sein de l’Instance, quant à ses dysfonctionnements et à l’absolutisme de sa présidente. Elle avait même attiré l’attention quant aux défectuosités inhérentes à la Justice transitionnelle.

Maintenant faisons un peu le bilan du travail de l’Instance : l’opulence, ça oui, avec un budget faramineux, le quintuple de celui de  la Commission anti-corruption présidée par Chawki Tabib. Une technique sélective dans le traitement des dossiers. Et une tendance à s’ériger en tribunal de l’inquisition, mais à la tête du client. On aura bien vu comment elle instituait le procès de Bourguiba. On a vu aussi comment, au lendemain de l’élection de Béji Caïd Essebsi, son autre démon, elle tentait un assaut à Carthage pour le vider de ses archives. Et, au final, on a bien vu comment, au lendemain de la révolution, elle réussit à envoûter Farhat Rajhi, ministre de l’Intérieur et dont on ne saurait trop dire si sa nomination relevait du comique ou du tragique.

Maintenant, l’échéance est là : mai 2018, la « mission » de l’IVD sera constitutionnellement terminée. Le verdict sera sans appel : elle aura bien phagocyté la justice transitionnelle. Et Madame Ben Sedrine aura alors tout le temps et tout le loisir de s’enorgueillir d’avoir épinglé tant d’alouettes…

Raouf Khalsi


Météo
Tunis