Publié le: 10 mai 2017 à 16h59

Un discours « par ricochets »…

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sebsi flou

On sait que Béji Caïd Essebsi joue subtilement sur les concepts et, particulièrement, lorsqu’il s’agit d’Etat, de sa prééminence et de sa « grandeur ». En tant que Chef de l’Etat fortement imprégné par le style bourguibien (qui était d’ailleurs inévitablement présent dans le discours), il est toujours taraudé par la tentation présidentialiste et, donc, « L’Etat c’est moi » mais, en même temps, il sublime paradoxalement une constitution qui ne lui laisse guère d’échappatoire : une camisole de force parlementariste ne lui accordant guère de grande liberté de manœuvre.

Une espèce de schizophrénie politique donc. Il bénit, et le fait à plusieurs reprises, la révolution des jeunes qui a eu raison du régime dictatorial et, subtilement, il rappelle que ces jeunes n’avaient pas de leader pour, au second degré, titiller les tribuns récupérateurs et les caciques politiques qui l’ont récupérée, en en excluant ces jeunes justement. Ces jeunes, précisément, sont-ils encore sensibles à ces discours laudateurs ? Non. Parce qu’ils sont 632000 mille à rester sans emploi. En même temps, il avoue l’impuissance de l’Etat à leur donner de l’emploi. «  Les contrats de la dignité » ? Il avoue lui-même que ce ne sont là que des petites mesures en deçà de leurs attentes.

S’il a commencé son discours par « la révolution des jeunes », cela relève de la pédagogie et on sait qu’entre la pédagogie et la démagogie, il y a un fil ténu.

Très vite, cependant, il est rattrapé par son péremptoire sens de l’emphase. Il fait un peu dans le Churchill qui n’avait que « du sang et des larmes » à offrir à son peuple face à la terreur nazie. Béji Caïd Essebsi, lui, joue à son tour sur une « terreur réelle » qui plane sur le pays. Comme au lendemain de l’attentat terroriste de Sousse, il déclare que « L’Etat risque de s’effondrer ». Et c’est ce qui justifie à ses yeux le recours à l’armée pour protéger les centres névralgiques de l’économie tunisienne. Et il avertit : « attention, avec l’armée ce n’est pas facile ! » Et c’est logique : seule « La grande muette » peut débloquer les routes barrées par «  les insurgés » et elle seule peut protéger les établissements publics et se déployer là où sévit la sédition. On ne joue pas en effet avec le phosphate et avec le pétrole. Il y a seulement à se demander si l’armée tunisienne a les moyens logistiques et humains de protéger à la fois nos frontières, de faire face au terrorisme et en même temps de se déployer sur le plan urbain.

Par ricochets, le Président annonce une restructuration du ministère de l’Intérieur. On ne sait pas si c’est un désaveu par rapport de Hédi Majdoub. Certaines indiscrétions accréditent en revanche l’orientation de conférer de plus larges prérogatives aux gouverneurs. En d’autres termes, décentraliser le ministère de l’Intérieur, ce qui représente en soi une arme à double tranchant.

Quelque part, l’on comprend facilement que le recours à l’armée devienne  impérieux, surtout après l’échec du gouvernement Chahed dans le traitement de la crise de Tataouine et la lenteur frileuse mise avant de s’y rendre. Or, si la police utilise la matraque et le gaz lacrymogène, l’armée utilise les balles. Une étincelle, une mauvaise appréciation d’une situation, fût-elle anodine, et ce sera l’affrontement. En tous les cas, en sa qualité de Président du Conseil de la Sécurité, c’est sa responsabilité, et sa responsabilité exclusive.

Le volet politique n’a pas été pour ainsi dire le thème majeur du discours. L’opposition, aux dents   toujours aussi aiguisées reste sur sa faim : pas question de limoger Youssef Chahed. Du moins pour le moment. Sauf que le Chef du Gouvernement devrait plutôt s’en inquiéter : « son protecteur et président » renvoie tout à la fin de l’année, c’est-à-dire au mois fatidique du vote du budget. Par ricochet, Chahed bénéficie d’un sursis. Si le pays ne redémarre pas d’ici là, il sera le dindon de la farce tout indiqué et la « Déclaration de Carthage » se révèlera être un pétard mouillé. Et toujours, dans le volet politique et institutionnel, il balaie d’un revers de la main l’affaire Sarsar, se gardant même de l’appeler par son nom. « Les intérêts de l’Etat sont au dessus des siens », affirma-t-il avec véhémence. Sauf que Chafik Sarsar n’a de compte à rendre qu’au Parlement, et non à l’Exécutif. Nuance.

On sait que l’obsession du Président c’est cette Loi de réconciliation économique. C’est aussi le syndrome de l’opposition. Pour BCE, il y va de toute la dynamique de l’Administration qui représente actuellement une entrave à la facilitation de l’investissement. Pour lui, il ne s’agit pas de « normalisation » avec la corruption, mais d’une opération qui renflouera les caisses de l’Etat. Il y a néanmoins un hic qui l’a quelque peu dérouté et auquel il ne s’attendait pas : la désolidarisation d’Ennahdha. Il a eu beau rappeler le deal de Paris et il va bientôt découvrir qu’il s’était en l’occurrence jeté dans la gueule du loup.

En définitive, ce discours annoncé pompeusement et tambours battants laisse un arrière-goût d’inachevé. Les non-dits étaient latents, mais ils n’ont pas été dits. Comme par exemple le limogeage de Chedli Ayari auquel tout le monde s’attendait, mais qui n’a pas eu lieu. On sait qu’il y pense. Mais entre temps le temple prend l’eau et le dinar va à la dérive. Ce n’est pas Christine Lagarde qui nous contredira. Comme par exemple et, surtout, la nécessaire et l’indispensable dé personnification de Nida Tounes.

Raouf Khalsi


Météo
Tunis