Un homme seul… - highlights.com.tn
Publié le: 17 avril 2017 à 16h58

Un homme seul…

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youssef chahed perdu

Tout compte fait, les Tunisiens sont allés au lit taraudés par les mêmes inquiétudes et les mêmes appréhensions face à un avenir incertain. On aura eu beau décrypter ne serait-ce qu’un semblant de message d’espoir : les arguments de Youssef Chahed n’ont convaincu personne. Car, d’emblée, le Chef du gouvernement (ou tout simplement le premier ministre: bon point pour la subtilité soulevée par Meriem Belkadhi) s’est mis dans la défensive.

Un peu comme dans l’attitude de qui perd confiance en ses moyens. Et, peut-être même, dans la psychologie d’un partant. Nos confrères intervieweurs lui auront pourtant tendu à plusieurs reprises la perche. Ils insistaient même pour qu’il révèle des noms, du moins ceux parmi « les groupes de pression » qui l’empêchent d’avancer, de faire de la bonne gouvernance, et de mettre des ministres récalcitrants en symbiose. Avec un staff aussi prolifique, mais tout aussi composite, là, il fait plutôt premier ministre que Chef du gouvernement.

Nous sommes loin de l’image, sept mois en arrière, d’un Youssef Chahed faisant dans le pathétique le jour de son investiture devant les élus du peuple. « Nous devons tous nous tenir au chevet de la Tunisie », scandait-il. Dans l’interview de dimanche soir, il cesse d’être cet enfant de la patrie dépeint comme le sauveur à son arrivée aux commandes. Il se meut en homme d’Etat, du moins tel il se présentait, répétant à l’envi un leitmotiv exprimé à cinq reprises : « il ne s’agit pas de moi ; il s’agit d’Etat, et je ne tolèrerai pas qu’on en transgresse les lignes rouges ! ». Là aussi, cela n’a pas pris. Car finalement de quel Etat parle-t-on ? Le sien ? Celui de Béji Caïd Essebsi qui est en train de le lâcher ? Ou tout bonnement celui de Hafedh Caïd Essebsi ?

Il aura parcimonieusement évité, peut-être même par frilosité, d’évoquer le nom de celui qui est devenu son épouvantail et son cauchemar. Il aura été vague et imprécis quant à la description de l’état actuel de Nida Tounes. La cassure ? Elle est venue trop tôt, parce que si Caïd Essebsi junior a juré d’avoir sa tête, c’est parce que, dit-on du côté du siège du parti au Lac, Youssef Chahed a « dédaigneusement » ignoré pas moins de 140 dossiers de nidaistes pour des portefeuilles ministériels, cependant qu’il montait autour de lui à la Kasbah une armada disproportionnée de conseillers, dont 11 venant de l’étranger. Il commet ainsi la même erreur que Mehdi Jomaa. Et d’ailleurs, il a bien tenu à préciser que c’est bien lui qui a nommé Néji Jalloul et qu’au besoin c’est lui et lui seul qui le limogera.

Pour autant, Youssef Chahed n’affiche plus la détermination et l’assurance de quelques mois en arrière. Il se dit le pur produit le « La déclaration de Carthage ». C’est là, laisse-t-il entendre, qu’il puise sa légitimité. Qu’en sera-t-il cependant quand « La déclaration de Carthage » sera déclarée caduque par celui qui en fut l’architecte, le Président lui-même ?  Quelque part, d’ailleurs, ce code d’honneur est aujourd’hui dévoyé. Il aura montré ses limites consensuelles. Face à une situation absolument explosive, à des appels à la désobéissance civile, dont Tataouine est tout indiqué pour en être la poudrière, il fallait autrement plus de pugnacité que le refuge dans les chiffres. Et qui plus est des chiffres de replâtrage, conjoncturels et cela ne convainc personne. Oui, une saison touristique qui s’annonce bonne ; une moisson agricole à priori bonne elle aussi ; le petit bol d’oxygène que nous consent le FMI ainsi que la rallonge venant de la Banque Mondiale : tout cela a des implications macroéconomiques, mais cela reste ponctuel. Tabler sur une croissance de 2,5% ?, c’est bien beau cela aussi. L’ennui c’est que ce peuple en colère, particulièrement au Sud, s’en fout royalement. Youssef Chahed dit encore quelque chose qui énerve (toujours) le peuple : « nous tablons sur le long terme ». Sauf qu’ « à long terme nous serons tous morts » comme le dit Keynes.

Peut-être, Youssef Chahed, bon chic bon genre, n’a-t-il pas voulu enfoncer le clou, en évitant de citer des noms, se limitant à de vagues allusions. Il voulait rester dans sa réserve. Pour lui, et nous tenons cela de sources crédibles, le temps des grands déballages n’est pas encore venu. C’est à son honneur. Sauf que les Tunisiens avaient besoin d’entendre un discours martial. Ils aspiraient à une riposte ferme à ceux qui veulent faire commerce de la partition du pays. Et surtout une attaque frontale contre les nouveau « saigneurs » du peuple : les corrompus et les corrupteurs des dieux. Le pays est en effet entre leurs mains. Et lui qui disait, il y a quelques mois que la place des corrompus est en prison, modère tout d’un coup son discours, dimanche soir se rabattant sur les lenteurs judiciaires.  Cela réveille ce démon cannibale qui sommeille dans tous les peuples du monde. Fibre maléfique sur laquelle joue l’inévitable Marzouki. Et quand on y ajoute les appels à la sédition de Hechmi Hamdi, un esprit malfaisant et qui ne devrait figurer sur aucun plateau, eh bien l’interview de Youssef Chahed nous laisse réellement un arrière-goût d’inachevé. Son combat, ce n’est pas uniquement la relance de l’économie. Quitte à s’accommoder de relents « tortionnaires », il doit trouver le moyen de les jeter en prison. Comme il l’avait  promis.

Raouf Khalsi


Météo
Tunis