Publié le: 15 mai 2017 à 16h10

Une certaine âme juive …

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la ghriba

La Ghriba, l’oublie-t-on, est le deuxième lieu sacré de pèlerinage des Juifs. Chaque année, en cette période, c’est la frénésie du pèlerinage qui s’empare des Juifs où qu’ils soient, même en Israël, et ce rite existe depuis des millénaires et n’a été interrompu que lors de l’invasion nazie par les armées de Rommel. Ceci pour la mise en cohérence.

Cette année particulièrement, la Tunisie s’attendait beaucoup de ces joutes où s’expriment particulièrement le dialogue des religions, notre force et notre vertu depuis toujours, un  authentique  art de cultiver le multiculturalisme et la coexistence pacifique entre ethnies et avec les minorités.

On ne comprend pas dès lors que des commentaires, du reste nombreux, considèrent comme « disproportionnée », sinon «  un peu trop médiatisée » l’implication du gouvernement dans cette « kermesse ». Pas plus qu’ils n’aient d’ailleurs saisi le message de Youssef Chahed distillant justement les valeurs cardinales de cette nécessaire harmonie entre les religions « en terre de paix qu’est la Tunisie ». Et, au passage, on feint d’oublier que les plaies de l’attentat de 2002 ne se sont pas encore cicatrisées.

Sans doute, existe-t-il toujours ces obscurantistes qui ne reconnaissent aucun droit d’existence en Tunisie pour les minorités religieuses. Les imams prédicateurs d’un autre âge jouent sur le dangereux amalgame entre « juiverie » et « sionisme ». Sur quelques sites étrangers et d’obédience « maçonnique », on a même lancé des alertes quant « aux risques sécuritaires en Tunisie ». Il n’empêche : le pèlerinage s’est déroulé au milieu d’un dispositif sécuritaire de premier plan ce qui a donné des ailes jubilatoires à Perez Trabelsi, gardien du temple et qui, comme ses pairs juifs d’origine tunisienne disséminés un peu partout dans le monde, ne cesse de clamer cette coexistence pacifique entre musulmans et juifs et d’appeler les femmes et les hommes de sa foi de venir passer leurs vacances en Tunisie.

Que La Ghriba soit un indicateur tout à fait fiable de ce que sera la saison touristique à propos duquel Selma Elloumi annonce des prévisions à la hausse de 30%, cela ne doit pas surprendre non plus. Car, justement, le tourisme tunisien ne s’est réellement jamais repris depuis l’attentat de 2002. Les Allemands particulièrement boudent, depuis, la destination tunisienne, eux qui étaient pourtant aux premières lignes, avec les Français et les Italiens des temps héroïques du tourisme tunisien. Il y a donc lieu de parler de message de La Ghriba.

D’abord un message aux deux mille Juifs tunisiens dont le nombre s’est réduit comme une peau de chagrin. En 67, ils étaient à peu près huit cents mille à vivre en Tunisie. La guerre des six jours et la terreur à laquelle ils ont fait face, dans cette révolte panarabe de milliers de jeunes écervelés, alors que Bourguiba était alité, ont fait qu’ils ont quitté la Tunisie la mort dans l’âme. Nous avons en l’occurrence perdu « nos juifs à nous » et perdu aussi des hommes d’affaires de premier plan et particulièrement incisifs dans la dynamique économique. Un film culte Le nombril du monde  résume cette tragédie. Et particulièrement cette scène poignante où le juif, incarné par Michel Boujenah embarquait pour la France tandis que sur le quai et, en guise d’adieu désespéré, « son frère musulman », incarné par Mustapha Adouani l’implorait en ces termes : « dis leur que nous avons vécu comme des frères ». Nous n’avons pas su les garder et les protéger comme l’avait fait Sidi Mehrez, Soltane Lemdina quand il a érigé des remparts pour les protéger contre les fanatiques qui voulaient les anéantir.

Ensuite un message aux Juifs de Tunisie de par le monde, du reste fortement concentrés à Paris et qui attendent d’être sensibilisés pour des investissements en Tunisie, leur pays d’origine répétant toujours cette formule de Camus, L’envers et l’endroit. Il faut savoir jouer sur cette fibre. Les sécuriser. Et faire comme faisait Hassan II et comme lui Mohamed VI. Hassan II jeûnait même les « youm kipour » : on peut l’interpréter sous plusieurs angles, mais le fait est que les Juifs marocains sont parfaitement bien implantés chez eux. Et maintenant que les Rotschild, qui ont beaucoup d’intérêts affectifs et financiers au Maroc, ont contribué à propulser Macron à l’Elysée, on imagine bien quels dividendes en tirera le royaume chérifien.

En soi, La Ghriba de cette année aura marqué une affluence encourageante. Pas les 8000 sur lesquels tablait Perez Trabelsi, mais une bonne affluence quand même. Djerba a une âme juive. Mais pas uniquement Djerba. Et le fait qu’on réfléchisse maintenant à l’institution d’un Musée du patrimoine juif tunisien remet la Tunisie dans son essence multiculturelle. N’est-ce pas chez nous que les Chrétiens viennent presque chaque année redécouvrir les chemins de Saint Augustin ?

Raouf Khalsi


Météo
Tunis