Publié le: 2 août 2017 à 16h38

Une cravate pour abattre Youssef Chahed

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ghannouchi cravate

« L’habit annonce souvent l’homme », disait Marc Twain. Qu’annonce la cravate de Rached Ghannouchi ? Rien de moins qu’une habile mise en scène, un look nouveau pour faire bon chic bon genre. Derrière cependant, Ghannouchi n’en continue pas moins d’avancer masqué. Aurait-il subrepticement en tête la présidentielle de 2019 ? Entre temps, il se propose d’euthanasier Youssef Chahed. Et par tous les moyens.

Costard-cravate bien assorti. Barbe bien soignée. Gestuel bien calculé : la chaine Nessma qui passe pour être un faiseur de Présidents a minutieusement bien monté le plateau pour enregistrer une émission (elle avait été enregistrée le dimanche) à la mesure de ce « Cheikh » qui embrasse la modernité et qui espère aller vers la société civile, celle-là même qui continue de ne lui prêter aucun crédit.

Or, autant que l’habit ne fait pas le moine, la cravate ne refera pas Ghannouchi. Est-ce suffisant pour convaincre quant à sa rupture avec le prosélytisme dont il fait son fonds de commerce depuis son retour en Tunisie ? Peut-il se détacher, avec autant de facilité et par un simple nœud de cravate, des apparatchiks, des anciens et des nouveaux faucons de son mouvement ? Il est vrai que le président d’Ennahdha fait face à une grogne souterraine, à l’appétit vorace, celui des Abdellatif Mekki, des Abdelhamid Jelassi et autre Abdelkarim Harouni.

Ils sont en fait tous dans le conflit générationnel. Mais l’homme est dans une forme de mystique. Il se croit investi d’une mission divine. Et quitte à donner l’air de renoncer au référentiel religieux et outrancièrement religieux de son mouvement, il bascule dans une espèce de schizophrénie : en fait son show sur Nessma nous a présenté une réplique du «  Docteur Jeckyl et mister Hyde »…. Docteur Rached donc et mister Ghannouchi.

Il n’en reste pas moins que, dépassé le trouble visuel provoqué par la cravate, Rached Ghannouchi a en fait dit ce qu’il a toujours pensé : c’est lui le maitre de la Tunisie. L’accommodation toute objective depuis le deal de Paris avec « son frère El Béji » touche bientôt à sa fin. Il sait aussi que Hafedh Caïd Essebsi ne pourra jamais se présenter à la succession de son père, quand bien même celui-ci l’y cautionnerait. Et, donc, son intervention sur Nessma ne saurait être autrement interprétée que par l’annonce déguisée d’une campagne. Sa propre  campagne pour 2019, convaincu qu’il est que les Municipales de décembre prochain représentent une broutille à ses yeux. Quels en sont les indices ?

D’abord, cette scandaleuse, oui scandaleuse injonction faite à Youssef Chahed de ne pas se présenter à la future présidentielle. Et c’est comme si le Chef du Gouvernement s’était engagé dans le Manifeste de Carthage à ne pas s’y présenter et à renoncer à son statut d’homme politique. Une confusion savamment entretenue avec le gouvernement de technocrates de Mehdi Jomaa qui avait accepté les règles établies par le Quartet du Dialogue national. Là, le contexte n’est pas le même. De surcroit, à l’inverse de Youssef Chahed, Mehdi Jomaa n’a pas pris d’initiatives qui bousculent l’establishment et les intérêts des deux plus grands partis.

Or, Youssef Chahed s’y attaque résolument et ce que Nida Tounes et Ennahdha ne lui pardonneront jamais c’est de s’être rebellé en enclenchant sa campagne anti-corruption qui remontera inévitablement jusqu’aux deux grands partis. Car lorsque Rached Ghannouchi prononce tout un réquisitoire contre la confiscation des biens des hommes d’affaires passés dans la moulinette de cette campagne et contre le recours à la loi de 78, c’est-à-dire à l’état d’urgence et non à la justice traditionnelle, c’est qu’il sait d’abord que la justice est aux mains d’Ennahdha (et Youssef Chahed le sait tout autant que lui). En l’occurrence le Chef du gouvernement coupe l’herbe sous les pieds des deux grands bonnets de la scène politique parce qu’Ennahdha et Nida Tounes trainent de belles casseroles. Sinon, en voulant euthanasier politiquement Youssef Chahed, Rached Ghannouchi exprime un certain désarroi face à sa côte de popularité.

Ensuite, Rached Ghannouchi argumente dans le sens de la déstabilisation du Gouvernement. Il appelle (autre injonction) au remaniement ministériel qui, selon lui, ne doit pas se limiter à désigner deux ministres pour les départements actuellement gérés par intérim, mais doit également s’étendre à d’autres portes-feuilles dont les détenteurs à ses yeux auraient un rendement faible. Or, qui mieux que Youssef Chahed est à même d’évaluer le rendement de ses ministres ? Qui, à part l’entraineur, peut identifier les défectuosités dans une équipe de football ? Et par ailleurs, face à une crise économique, conséquence directe de la mauvaise gouvernance et du clientélisme des années Troïka, est-ce réellement indiqué d’appeler à la tenue d’un dialogue national avec tous les antagonismes qu’il peut générer et, donc, les blocages institutionnels, alors que l’ARP venait à peine il y a un mois de consacrer la création d’un Conseil national du dialogue social composé du Gouvernement, de l’UGTT et de l’UTICA ? Pour Sami Tahri, secrétaire général adjoint de la centrale syndicale, Rached Ghannouchi « sème la zizanie et cherche à installer le pays dans une crise politique ».

Le fait est qu’il y a véritablement un effet Youssef Chahed. Cet homme venu de loin, se révèle être un rebelle, un homme trop imbu de valeurs, un homme d’action et loin d’être ce petit chaperon rouge que les loups garous tel Rached Ghannouchi réussiront à dévorer. Il se dresse sur leur chemin. Et ils redoutent son ascension. Ils ne veulent pas seulement l’abattre. Ils veulent l’euthanasier.

Raouf Khalsi


Météo
Tunis