Publié le: 26 août 2017 à 16h45

Wajdi Ghenim, ce « Frère » d’armes…

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wajdi ghnim

Au mois de Février 2012, la coupole d’El Menzah était bondée jusqu’à l’éclatement. L’événement était en effet de taille : Wajdi Ghenim, sur invitation d’Ennahdha y professait ses illuminations takfiristes et « la nécessité impérieuse pour les Tunisiens d’expier leurs péchés par le retour à la Charia intégrale ». Cinq ans après, il réagit au discours progressiste et pour le moins révolutionnaire de Béji Caïd Essebsi, l’accusant de mécréantise et, à travers lui, le peuple tunisien tout entier…Et cela dans le silence strident de Rached Ghannouchi et de ceux qui se proclament toujours de la secte des « Frères ».

Qu’il aboie depuis son exil doré turc, dans les bonnes grâces d’un Erdogan confondu dans les fantasmes de La Sublime Porte, ceci n’a pas de conséquences sur un modèle tunisien civil et laïque remis au goût du jour par Béji Caïd Essebsi. Que ses vociférations takfiristes fassent le tour des chaînes arabes et que cela soit différemment interprété par les chroniqueurs égyptiens, cela ne fera pas chavirer les convictions d’une société civile qui adhère pleinement aux conceptions du Président, comme elle se proclame depuis soixante ans du legs bourguibien en la matière. Mais qu’Ennahdha, qui crie sur tous les toits qu’elle a renoncé au référentiel islamiste, ne réagisse pas, ne publie aucun communiqué, ni ne soutienne Béji Caïd Essebsi face à cet authentique appel au meurtre, là, il faudra bien se résoudre à y voir des masques qui tombent.

Chaque fois qu’il s’agit de la Tunisie, Wajdi Ghenim se sent en terrain conquis. La conviction d’y compter des suppôts, sinon carrément des dévots ? Sans doute. La certitude que ceux qui lui ont déroulé le tapis rouge en 2012 sont encore aux commandes du pays ? Il y a de cela aussi. En tous les cas, si le Président promène un regard narquois et à la limite amusé sur l’hérésie d’un homme, Wajdi Ghenim, qui ne pourra plus soulever les montagnes par une Charia désormais fantasmée, il aura bien « apprécié » à sa juste valeur le silence de son « frère Rached ».

Un silence gêné, on s’en doute, sous prétexte que notre Cheikh suprême a fait dire qu’il était en vacances à l’étranger au moment de la bourrasque. Mais un silence tout de même strident. Parce que finalement personne parmi les anciens et les néo-faucons d’Ennahdha n’a réagi. En dehors, peut-être, d’Abdelfattah Mourou, Nahdhaoui atypique, connu pour ramer à contre-courant de la philosophie du Mouvement, qui n’y a jamais été en bonnes grâces et qui est finalement perçu comme un amuseur exotique. Il n’empêche : Wajdi Ghenim lui a fait sa fête à lui aussi.

Sans doute, le discours de Béji Caïd Essebsi heurte-il les sensibilités rétrogrades. Il est tout autant clair que le Président est dans sa logique progressiste. Il s’aventure même sur des sentiers que Bourguiba lui-même n’a pas battus. Le phénomène d’identification y est cependant. C’est aussi « la résurgence d’un certain pathos », comme il me l’avait déclaré dans une interview au Temps à l’occasion de la parution de son livre événement : Bourguiba, le bon grain de l’ivraie. Sauf que dans ce discours du 13 août, il n’a pas évoqué son maitre à penser, sans doute pour lui éviter d’être à nouveau maudit par les islamistes. Et l’on sait d’ailleurs les rancœurs qu’ils lui vouent et, en premier, Rached Ghannouchi qui a refusé de réciter la Fatiha à sa mémoire. Mais cette vision est sienne et exclusivement sienne. Il se passera des décennies avant que la femme n’accède aux mêmes parts que l’homme dans l’héritage et que son mariage avec un non musulman soit légalement reconnu… Le chemin s’annonce autrement parsemé d’embûches.

Il y a d’abord, comme nous l’expliquions plus haut, le déni d’Ennahdha. Le mouvement a vraisemblablement ajourné la question pour plus tard car il est maintenant mobilisé pour enfiler une camisole de force à Youssef Chahed dans ce qui s’annonce comme étant un remaniement dont l’architecte serait Montplaisir, bien plus que les fidèles de Hafedh Caïd Essebsi aux Berges du Lac.  Ennahdha est aussi dans la logique de reconquête du Pouvoir, d’abord à travers les Municipales, ensuite en rangs serrés aux élections de 2019. Le seul adversaire de taille serait Béji Caïd Essebsi : là, Ennahdha spécule sur l’âge car, par ailleurs, quel que soit X, Rached Ghannouchi y sera candidat, d’où le sermon fait au Chef du Gouvernement de ne pas s’y présenter. Le projet du Président est voué à être éternellement bassiné.

Il y a ensuite ces imams takfiristes qui continuent de psalmodier des « versets sataniques » du haut des tribunes de centaines de mosquées échappant au contrôle de l’Etat et qui embrigadent les jeunes pour les convaincre d’aller faire le « Jihad » en Syrie. Le rapport de Leila Chettaoui est accablant.

Il y a enfin les suspectes implications de la Turquie et du Qatar qui cherchent à vassaliser la Tunisie, la première pour des intérêts géostratégiques ; le deuxième pour de funestes desseins idéologiques. La Turquie n’expulsera jamais Wajdi Ghenim, ne cessera jamais d’inonder le marché parallèle tunisien de produit made in Turquie (tant que le portefeuille du commerce est dévolu à Ennahdha). Le Qatar, lui, ne fermera pas les vannes du financement occulte des associations-écrans, toutes sous contrôle d’Ennahdha. Tout est là.

Maintenant si l’on continue à avaler la couleuvre d’un « mouvement qui renonce à son référentiel religieux », on mettra des années à s’interroger sur le sexe des anges. Le discours du 13 Aout marque-t-il une cassure de cette maille déjà fragile entre les deux Cheikhs ? Tout porte à le croire. Il reste que, si Béji Caïd Essebsi est dans son référentiel laïque, Rached Ghannouchi, lui, devra s’inventer encore plus de mécanismes de transferts et d’identifications. Dans les Salafistes il a dit reconnaitre sa jeunesse. Dans la fureur génocidaire de Daech, il a identifié l’Islam en colère. Que verra-t-il dans la campagne de Wajdi Ghenim? L’extension de son bras? Un frère d’armes ?

Raouf Khalsi


Météo
Tunis