Zatla: Les habiles "joints" politiques du Président - highlights.com.tn
Publié le: 21 février 2017 à 15h01

Zatla: Les habiles « joints » politiques du Président

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Doit-on s’étonner que le Président de la République relance un cheval de bataille électorale que constitue la révision du fameux article 52 qui brise l’avenir de milliers et de milliers de jeunes, pour un « simple joint ». Telle qu’a été formulée la loi de 1992, le juge n’a guère le choix. Il n’a guère de liberté de manœuvre et ne saurait statuer en son intime conviction. Ils sont actuellement près de 7000 jeunes qui croupissent dans nos prisons pour avoir succombé à la tentation du maudit joint. Il y a relativement peu de dealers qui se font attraper. Et cela a toujours été comme ça parce que la toile de distribution des stupéfiants est inextricable. Les barons de la drogue,  pour la plupart connus des services des narcotiques, réussissent toujours à les narguer, parce qu’ils sont minutieusement organisés et qu’en plus ils gèrent leurs affaires selon le processus d’une pyramide inexpugnable et difficile à remonter.

7000 jeunes : c’est la facture sociale. N’ayant guère atteint pour la plupart les 20 ans, ils sont jetés dans la fosse aux lions carcérale, proie facile pour les Salafistes, habiles à exploiter le désespoir des âmes faibles. Proie facile aussi pour le peu de dealers (en fait les seconds couteaux par ce que les barons ne se font pas attraper, disions-nous) qu’ils retrouvent, bon gré, mal gré, dans l’univers carcéral où sévit la promiscuité. A leur sortie, ils ne peuvent plus réintégrer « l’école » qui, du reste n’a pas su les prémunir contre la drogue. Au mieux, ils replongent et bon nombre d’entre eux  sont recrutés dans les circuits de distribution. Au pire, au contact des salafistes, ils en sortent embrigadés et prêts à rejoindre le Djihad.

La facture carcérale est lourde. Combien coûte par jour un détenu à la communauté nationale ? 22 dinars. Et puisque la Tunisie compte près de 22000 détenus, dont les deux tiers en instance de jugement, l’ardoise est bien lourde. Chiffre ahurissant. Presque le même que celui de la France qui compte à peu près le même nombre de détenus que nous, mais pour une population de 60 millions d’âmes. Cela veut dire aussi que, pour un oui, pour un non, on va systématiquement en prison en Tunisie. Il n’est donc pas inutile d’établir ces cas de figures, sauf que les Français dont nous héritons le système judiciaire inquisitoire, ont depuis longtemps réussi à dépasser la problématique des stupéfiants…

Pour autant, Béji Caïd Essebsi s’insurge contre l’ineptie suspecte de Messieurs et Mesdames les parlementaires et les techniques dilatoires dont ils usent pour ne pas légiférer sur la révision du texte. Qui, par fausse pudeur ; qui par déterminisme sociétal ; qui par paresse : ils sont tous dans leur confort douillet de Parlementaires décidément coupés des réalités du pays, des mouvances sociales et de l’impérieuse exigence de tendre la main à une jeunesse qui est sérieusement en train de sombrer dans le désespoir.

Il se trouve aussi que le régime parlementaire, que nous devons aux illuminations de Yadh Ben Achour, est en train de montrer ses limites, bloquant de manière épidermique les projets de lois et manifestant une sainte horreur face aux initiatives de l’Exécutif et, particulièrement, face à celles qui viennent de Carthage. Ils rejettent l’initiative de BCE portant sur la loi de réconciliation économique. Ils tergiversent encore face à la pressante nécessité d’une loi de finances complémentaire. Et, par excès de formalisme, par frilosité aussi, ils ont assorti la loi organique relative aux élections et aux référendums de garde fous pour le moins inadaptés. Cela fait que, maintenant, Youssef Chahed va gouverner à coups de décrets lois (cela lui enlève «  l’épine parlementaire » du pied), tandis que le Président fera comme De Gaulle : recours à l’arme du référendum, ce qui veut dire qu’il consultera directement le peuple sur des lois que le Parlement ne voudra pas adopter…

Entre temps, le Président use de certaines subtilités parfaitement constitutionnelles mais quelque part aussi déroutantes. On s’explique. Constitutionnellement, le Président n’a pas le droit d’interférer dans un jugement rendu par le tribunal concernant une affaire de consommation de cannabis. Mais il est parfaitement dans son droit de réunir le Conseil National de la Sécurité (qui englobe les militaires, les sécuritaires, le Chef du gouvernement et les ministres de l’intérieur et de la justice) et de donner des directives précises : ne pas arrêter et ne pas enclencher systématiquement des poursuites contre ceux qui fument pour la première fois un joint. Comment prouver qu’ils l’ont fait pour la première fois ? Les analyses, quoique ce ne soit pas très fiable. Mais c’est le seul moyen. Sinon des P-V seront établis et « les fauteurs » feront l’objet d’un suivi…médical et policier.

Le coup du Président ne sera pas le dernier du genre. Maintenant, il s’attaquera à la révision de la Constitution, et l’on s’imagine bien que la teneur portera sur la nature même du régime. En d’autres termes, nous glisserions vers le régime présidentiel qui constitue pour ainsi dire le roman des origines des Tunisiens. Nous sommes un peu « masos » sur les bords. Nous aimons être gouvernés par un homme fort, un Président, un vrai. Sinon, nous basculons dans l’anarchie, notre sport national depuis six ans. BCE adepte de Montesquieu, le  théoricien de la séparation des pouvoirs et qui dit que « tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser », refera la constitution, c’est désormais son but. Mais il serait inspiré de l’assortir de garde fous, pour que son successeur n’en use pas par tentation totalitaire et absolutiste.

Entre temps, Béji Caïd Essebsi contourne la loi 52, non pas pour le plaisir de la « zatla ». Mais pour sauver des milliers de jeunes qui le paient très cher. Les mécanismes de prévention doivent cependant suivre : la famille et l’école dans le sens large du terme. C’est là aussi un pendant non négligeable de l’équilibre social. Très peu de familles en Tunisie sont en effet à l’abri de ce drame.

En 1993, La Grande Bretagne a accusé le Maroc de produire et d’exporter le cannabis, parce qu’effectivement la vaste région du Rif marocain (le Nord), cultive cette plante par tonnes. Hassan II réagit dans un discours magistral : « J’éradiquerais volontiers les plantations de cannabis qui font vivre des millions de Marocains, mais donnez moi une solution de rechange. Venez investir au Rif et je vous cèderai les fermes au dirham symbolique ».

Raouf Khalsi


Météo
Tunis